Un martyr de 16 ans, Erdal Eren

« Erdal Eren nous a fait un clin d’œil en souriant et a marché dignement vers la potence. Lorsqu’il est monté sur celle-ci, le silence a envahi la salle. La corde a été passé autour de son coup et Erdal Eren a brisé ce silence par sa voix : « A BAS LE FASCISME, VIVE LE TDKP ! », et ils ont tiré le tabouret. »
– Nihat Oktay, l’avocat du condamné, qui a assisté à la scène.

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Ce militant de l’Union des jeunes communistes de Turquie (TGKB) et apprenti ouvrier, courageux jusqu’au bout, a été condamné à mort et pendu le 13 décembre 1980 à Ankara, alors qu’il n’avait que 16 ans et, surtout, qu’il était innocent. Accusé d’avoir tué un soldat pendant une manifestation il a rapidement été prouvé qu’il n’était pas coupable.
Cette condamnation s’inscrit dans un contexte politique extrêmement tendu ou le pays était au bord de la guerre civile, justifiant l’intervention militaire en 1980 afin d’empêcher une révolution socialiste.

Tout a commencé lors d’une manifestation pacifique le 2 février 1980 en hommage à un étudiant communiste assassiné d’une balle dans le dos par un militant d’extrême-droite. Rapidement des policiers et des soldats encerclent les manifestants et tirent en l’air, des manifestants ripostent et des échangent de tirs ont lieu et font un mort parmi les soldats, entre temps Erdal tire deux balles en l’air et s’enfuit. Le jeune homme est arrêté avec une vingtaine d’autres étudiants, les policiers remarquant qu’il lui manque deux balles dans le chargeur le placent en garde à vue pour le meurtre d’un soldat. Son ami avec qui il a été arrêté, Niyazi Bali, 18 ans, indique lors d’un entretien longtemps après que pendant la garde-à-vue, un haut-gradé de l’armée est venu en personne dans le commissariat, a crié : « Tu l’as tué, et qu’est-ce qui a changé ?! » et l’a tabassé à coup de pieds « sans pitié ». A la fin, une image qui l’a hanté, le militaire sort un mouchoir, s’accroupie et nettoie les traces de sang sur ses bottes. Un traitement qui deviendra rapidement quotidien pour Erdal…

Son procès débute le 13 février et se solde le 19 mars par la peine de mort (en à peine deux mois)… pour ce faire le tribunal avait décrété qu’Erdal avait 18 ans. Entre temps, pendant le procès, le rapport d’autopsie (qui n’a pas été pris en compte) avait indiqué qu’il était techniquement impossible que ce soit les balles du jeune homme qui ait tué la victime (en effet les balles provenaient d’un tir dans le dos de courte portée, alors que les soldats arrivaient de face, Erdal était de face et à plus de 10 mètres du soldat), de même le tribunal avait refusé de recevoir les témoins de la scène à la demande de l’avocat d’Erdal. C’est ce qu’on appelle une « Justice » expéditive !

Entre les mois de février et mars, une importante campagne internationale de solidarité voit le jour, un comité européen se met en place avec pour slogan « Sauvons la vie d’Erdal Eren ! » avec notamment le Parti communiste d’Espagne (PCE). En Allemagne ou la population turque et kurde est importante, de nombreuses pétitions ont été signées et des tables ont été organisées racontant son histoire, au Danemark 25 députés condamnent publiquement cette peine de mort. En Amérique Latine également avec notamment les Jeunesses communistes équatoriens (JRE), menés par Guido Proano, qui décident de sensibiliser l’opinion publique à travers une campagne de presse pour exiger « la libération immédiate d’Erdal Eren ».

Le 16 mai la Cour de cassation brise la décision du tribunal après l’appel des avocats d’Erdal et la rend invalide. La vie d’Erdal Eren semble être sauvée. Mais le 12 septembre a lieu un coup d’Etat militaire fasciste « pour rétablir l’ordre » par Kenan Evren et qui avait pour mot d’ordre « Un bon communiste est un communiste mort », le 16 octobre son dossier est renvoyé à l’administration de la Cour de cassation et celle-ci valide finalement la peine de mort. Pour couronner le tout, l’autorité qui dirige le pays à l’époque, le « Conseil de sûreté national », composé de 5 personnes, aborde l’affaire Eren lors de la réunion du 12 décembre, et accepte de le condamner à mort. Il est pendu le lendemain. Ses parents l’apprennent le sur-lendemain dans le journal. Son père, en lien direct avec ces événements, décède d’une crise cardiaque trois ans plus tard. Tout au long, Erdal Eren a été placé dans une prison militaire, ou il a subi des actes de tortures et a été soumis à la discipline militaire comme un soldat à part entière, de tous les prisonniers c’est celui qui se faisait le plus tabasser, en tant qu’« assassin de soldat ». Sa famille indique qu’il était traumatisé, qu’il ne parlait plus, c’est pour cette raison que dans sa dernière lettre (voir ci-dessous) il dit ne pas avoir peur de la mort, en partie parce que la vie est devenue un supplice pour lui. C’est plein de déchirures que, 30 ans plus tard, la famille reçoit avec perplexité la veste d’Erdal Eren (celle de la première photo)… la veste est aujourd’hui exposé dans un musée.
En 1994, l’émission Son celse diffusée sur ATV, l’une des chaînes les plus populaires de Turquie, enregistre un épisode sur la reconstitution du procès d’Erdal Eren. L’émission a pour thème de refaire les procès historiques et de demander l’avis d’un jury populaire. À l’issue de cette émission, le jury populaire décide que la sanction d’Erdal Eren est contraire au droit. Bien que l’émission apparaisse dans la grille des programmes jusqu’à la dernière minute, elle ne sera jamais diffusée en Turquie à cause des ordres « d’une force inconnue ».

Erdal Eren a en effet été condamné par une Justice entièrement soumise au pouvoir politique. En Turquie une anecdote circule concernant Denis Gezmis, un illustre révolutionnaire pendu en 1972 ; à un moment ce dernier aurait esquissé un rire devant le juge, lorsque le juge lui demande alors la raison de ces rires, le révolutionnaire lui répond franchement : « Sur le mur il y a écrit « Justice », ça m’a fait rire ».

16 heures avant d’être pendu, deux journalistes ayant rendu visite à Erdal ont rapporté qu’il leur a dit « qu’il n’a pas pu parler avec son avocat, que la majorité est constitutionnellement nécessaire pour la condamnation à mort, qu’un test des os pour prouver qu’il n’a pas 18 ans a été refusé, que l’autopsie a prouvé que les balles mortelles provenaient d’un tir à quasi-bout portant alors que lui était loin du soldat, qu’il se faisait pendre pour l’exemple et qu’il n’avait pas peur de la mort. »

Erdal Eren a toujours été fidèle envers ses convictions et n’a jamais désespéré : « Aujourd’hui, conformément aux ordres que vous recevez, vous pouvez juger et condamner à la mort les révolutionnaires, y compris moi-même. Mais cette situation ne peut durer pour l’éternité. Un jour, notre peuple prendra forcément votre place, il vous jugera à son tour, vous, ainsi que l’ordre que vous protégez et prendra les bonnes décisions. »

Des années plus tard, le tyran fasciste Kenan Evren, interrogé sur Erdal Eren, dit cyniquement à propos de lui, en 1984 : « Qu’on ne le pende pas mais qu’on le nourrisse ?! ». Cet homme ordonnait de pendre des jeunes, aujourd’hui il a 97 ans, il est toujours vivant.

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« Attendez monsieur Evren, personne ne veut que vous mourriez… » – « Alors on va pendre qui aujourd’hui ? »

Aujourd’hui un lycée à Istanbul porte son nom.

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Manifestation du EMEP (Parti du Travail) en 2011, avec l’image de Erdal Eren

Voici la dernière lettre d’Erdal Eren, après le coup d’Etat du 12 septembre, adressée à sa famille :

« Chers père, mère et frères,

Je n’ai pas eu l’occasion de vous envoyer une lettre dans de bonnes circonstances, nos discussions et nos entrevues ne l’ont pas été non plus. Lorsque j’étais dehors également nous avions du mal à se comprendre les uns les autres (à ce sujet j’ai eu une attitude incorrecte à votre égard, et ne comprenez surtout pas que c’est par manque de respect), et pour cette raison j’ai beaucoup de choses à vous dire.

Je vais essayer d’expliquer mes opinions avec cette lettre. J’imagine très bien dans quelle situation vous vous trouvez actuellement mais j’affirme avec beaucoup de clarté que ma morale à moi est bonne et que la mort ne me fait pas peur. Je sais très bien que cette affaire se résultera par ma mort, malgré cela je ne me laisse pas emporter par la peur, le découragement, le pessimisme et je suis fier d’être un révolutionnaire et d’avoir participé aux luttes, mes pensées et à mes actes viennent de la foi que j’ai envers le peuple et envers la révolution. Mais on ne doit pas penser que je n’ai plus envie de vivre, bien sûr que j’ai envie de rester en vie et de continuer la lutte mais si la mort se met devant moi je ne peux pas avoir peur de celle-ci et il faut que je l’affronte avec courage.
Vous êtes au courant que je ne suis pas coupable de l’acte dont je suis accusé. Les raisons de cette condamnation sont en fait tout simplement d’intimider et de faire obstacle à nos luttes. Pour cette raison, comme vous le savez, ils ont du violer leurs propres lois pour prononcer cette condamnation.

Les persécutions que nous subissons dans la prison sont inhumaines (vous saurez ce qu’il s’y passe précisément). J’ai vu tellement de choses viles et monstrueuses que la vie est devenue un supplice, c’est pour ça que la mort n’est plus quelque chose à craindre dans ces conditions, mais presque quelque chose de souhaitable, c’est devenu un élément libérateur. Dans ce genre de condition qu’une personne tente de mettre fin à sa vie par le suicide n’est pas improbable, mais dans ce cas j’utiliserai toute ma volonté pour continuer ma vie quel qu’en soit le prix, même si je sais que je serai tué un de ces jours. Si je vous parle de cela c’est pour éviter que vous vous fassiez de fausses idées, pour ne pas que vous pensiez que j’en ai marre de la vie et de sa préciosité. Tout ce que j’ai enduré, tout ce qui m’est arrivé, n’ont fait qu’accroître ma détermination, ils n’ont pas pu détruire mes croyances pour mon peuple et pour la révolution. Faire avancer la lutte jusqu’au bout, vers le point le plus loin et du meilleur moyen possible, ce sont là mes seuls buts.
De mon côté, en bref, cela se passe comme ça, mais je sais que c’est plus difficile pour vous.

Les liens sont très puissants entre la mère, le père et le fils, et ne disparaissent pas si facilement. Je sais combien la perte d’un fils sera douloureuse pour vous, mais je veux que vous mettiez ces sentiments de côté. Je voudrais que vous sachiez et acceptiez le fait que vous avez des milliers de fils. Dans la lutte, beaucoup seront massacrés et perdront leurs vies mais ne disparaîtront jamais. La lutte continuera et eux, vivront au cœur du combat. Ce que je veux de vous c’est que vous le sachiez et que vous fassiez des efforts pour mieux comprendre. Que vous pleuriez après ma mort comme si j’étais quelqu’un de misérable et d’impuissant me blesserait. Plus vous resterez forts et courageux, plus vous me rendrez heureux.
Je vous souhaite à tous une vie libre et heureuse.

Mes salutations révolutionnaires, votre fils Erdal. »

Il y a également cette autre lettre, datée du 10 avril 1980, soit après la première condamnation à mort :

« Chère maman,

Cela fait longtemps que je ne t’ai pas envoyé de lettre, j’en suis navré.
Il y a une lettre d’un révolutionnaire publié dans le journal Demokrat Gazetesi ce mardi qui reflète parfaitement la vie et les sentiments de tout révolutionnaire en prison, que j’aimerais te partager.

La voici :

Mère !…
Tu te demandes sûrement pourquoi je suis ici ? Pourquoi je ne suis pas chez moi ? Pourquoi je ne peux pas me lever et me coucher quand je le souhaite ? Pourquoi je ne peux pas m’asseoir sur mon canapé et lire le livre que je veux, penser et écrire comme je veux ?Ce que je fais entre quatre murs ?

« Ces paroles qui sont comme un revolver chargé au-dessus de nos cœurs, nous les porterons jusqu’à la mort. Ces paroles une fois sorties de nos bouches sommes pendus pour l’amour du peuple. »

Être à l’intérieur pendant les beaux jours jaillissants de printemps, ne pas pouvoir sentir l’odeur des fleurs et ne pas pouvoir être plongé au milieu de la verdure produit un sentiment désagréable pour un être humain. Mais ce sentiment n’est pas un gage de désespoir et de lassitude. Non, ce sentiment me rend plus combatif, il m’éloigne d’un endroit et me rapproche d’un autre. « Que faire ? », « Comment se battre ? » sont des questions auxquelles j’essaye de répondre tous les jours.

Je pense aussi à vous. Ce que je n’ai pas pu vous raconter avant de tomber, vous le comprendrez sans doute mieux maintenant. Aux pères, aux mères, aux frères, aux sœurs et aux amis qui ne nous comprennent pas, racontez leur tant qu’il reste encore du temps, avant qu’il soit trop tard. Même si je n’ai plus beaucoup de temps, j’en ai, et si nous savons le valoriser et l’optimiser ça suffit. Nous vaincrons que si nous marchons ensemble et unis.

Coude à coude, en donnant nos forces à quelqu’un, en prenant des forces de quelqu’un. Et quelque soit le prix de cette lutte, nous devons vaincre, nous allons vaincre. Nous allons vaincre et nous verrons tous ensemble les jours heureux, pour que tes petit-enfants et leurs enfants les voient.

Nous ne sommes pas une poignée comme ceux d’en face. Nous sommes le peuple. Regardes, les nôtres vont très bien, que je te liste ceux qui exigent leurs droits. Il y a moi-même, il y a père, il y a toi, mes frères et sœurs, mes oncles et mes tantes de la campagne et de la ville ainsi que leur famille, il y a les voisins, leurs amis, leurs fils et leurs filles, il y a mes amis, leurs amis, les membres de leur famille, leurs oncles et leurs tantes et ainsi de suite… Nos rangs ne se chiffrent plus.

Vois-tu, ma petite mère aux cheveux blancs et aux yeux perçants, je n’en finis plus de compter ! Il suffit que nous soyons solidaires les uns les autres, dans notre lutte commune.

Dans un avenir proche, tu m’apportera les graines de la liberté. Et lorsque tu penseras à ce que j’ai écris sur les balustrades, pars avant de laisser couler tes larmes et de lancer des regards abattus. Ne courbes pas le cou. En partant que ton regard ne reste pas derrière, ne regarde jamais derrière toi.

Mes salutations révolutionnaires à toi et à ceux qui me demandent.

Maman. Ce que je voulais te dire sont à peu près présents dans cette lettre. Elle montre que les luttes de tous les révolutionnaires en prison sont les mêmes, ainsi que leurs pensées et leur vie. 

A vous, à toute la famille et aux amis, je vous adresse mes salutations révolutionnaires. Je vous embrasse fort. Erdal. »

erdal(1)Peinture d’Erdal Eren sur des escaliers à Ankara, ou il apparaît en grand avec, en petits, des soldats et le tyran Kenan Evren (en bas)

Une chanson du célèbre chanteur turc Teoman, Onyedi, en hommage à Erdal Eren (un membre de sa famille) :

Ici une chanson du grand groupe révolutionnaire Grup Yorum, Büyü (Grandis) :

Dernière mise à jour : 11/05/2014

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