La nationalisation de la terre, article de Karl Marx, 1872

Le texte qui suit est un article bien peu connu de Karl Marx, mais qui n’est pas sans intérêt car révèle (brièvement) la conception du socialisme que se faisait le père du marxisme, qui ne correspond clairement pas à celle des communistes libertaires qui, pour la plupart, se réclament pourtant de l’auteur.

Le texte a été publié dans The International Herald à Londres le 15 juin 1872 et relayé dans Karl Marx, Œuvres, tome I, appendice IV, « La nationalisation de la terre », éd. Gallimard – La Pléiade, 1963, p. 1476-1479.

«   La propriété du sol est la source originelle de toute richesse, et elle est devenue le grand problème dont la situation déterminera l’avenir de la classe ouvrière.
Je n’ai pas l’intention de discuter ici tous les arguments avancés par les défenseurs de la propriété privée de la terre – juristes, philosophes, économistes. Je me bornerai à remarquer tout d’abord qu’ils se sont efforcés de déguiser le fait initial de la conquête derrière le manteau du « droit naturel ». Si la conquête a constitué un droit naturel pour quelques-uns, il reste au grand nombre à rassembler une force suffisante pour acquérir le droit naturel de reconquérir ce qu’on leur a ôté.
Dans le cours de l’histoire, les conquérants jugèrent utile d’assurer à leurs premiers titres, obtenus de vive force, une certaine consolidation dans la société, par le moyen de lois, qu’ils imposèrent.
Puis vinrent les philosophes, qui démontrèrent que ces lois supposaient le consentement universel des hommes. En vérité, si la propriété privée de la terre se fonde sur ce consentement universel, il va de soi qu’elle s’éteint du jour où la majeure partie de la société n’est plus d’accord pour la garantir.
Quoi qu’il en soit, et laissant de côté le prétendu « droit » de propriété, j’affirme que par le développement économique de la société, la multiplication et la concentration des hommes, par les circonstances mêmes qui forcent le fermier capitaliste à employer une main d’œuvre associée et organisée, à recourir aux machines et aux inventions diverses, la nationalisation de la terre deviendra de plus de plus en plus une « nécessité sociale », contre laquelle les plus longs discours sur le droit de propriété resteront sans effets. Les besoins impérieux de la société seront satisfaits ; ils doivent l’être ; les changements que dicte la nécessité sociale se feront d’eux-mêmes, et les lois s’adapteront.
Ce dont nous avons besoin, c’est une production journalière qui aille croissant. Il y a urgence, et il n’est pas question de laisser quelques individus régler cette production selon leurs fantaisies ou leurs intérêts privés, ou épuiser les vertus du sol par ignorance. Toutes les méthodes modernes, comme l’irrigation, le drainage, le labourage à la vapeur, les traitements chimiques, etc., devraient être appliquées en grand. Or les connaissances scientifiques que nous possédons, les moyens techniques dont nous disposons, tels que les machines, etc., ne donneront de bons résultats que si l’on cultive la terre à grande échelle.
Si la culture à grande échelle (même sous la forme capitaliste qu’elle prend aujourd’hui, et qui dégrade le cultivateur à l’état de bête de somme) apparaît supérieure, d’un point de vue économique, à la petite exploitation fragmentaire, ne stimulerait-elle pas encore plus la production, appliquée dans les dimensions de la nation entière ?
Les besoins toujours croissants du peuple d’une part, le prix toujours augmenté des produits agricoles d’autre part, témoignent irréfutablement que la nationalisation de la terre est devenue une nécessité sociale.
La diminution du produit de l’agriculture, qui résulte des mauvais usages individuels, deviendra naturellement impossible quand la culture se fera sous le contrôle et pour le bénéfice de la nation.
Tous les citoyens que j’ai écouté au cours de ce débat ont défendu la nationalisation de la terre, mais ils s’en faisaient des idées différentes.
   On a fait beaucoup d’allusions à la France, mais sa propriété paysanne est plus éloignée de la nationalisation de la terre que la grande propriété connue en Angleterre. A la vérité, le sol en France est accessible à qui peut l’acheter ; mais cette facilité même a été la cause d’une division en petites parcelles, cultivées par des hommes aux moyens modestes, comptant sur leurs propres efforts et ceux de leur famille. Cette forme de propriété terrienne, et la culture parcellaire qu’elle entraîne, rend inconcevable l’application des moyens améliorés dont on dispose aujourd’hui, et en même temps change le cultivateur lui-même en un ennemi tout à fait décidé du progrès social, et surtout de la nationalisation de la terre.
   Enchaîné à ce sol, sur lequel il doit dépenser toute son énergie vitale pour un rendement relativement modeste ; obligé d’abandonner la plus grande partie de ses produits à l’État, sous forme de taxes, à la tribu des gens de loi, sous forme de frais judiciaires, et à l’usurier, sous forme d’intérêts ; complètement ignorant des mouvements sociaux, extérieurs au pauvre lopin où il s’active, il se cramponne fanatiquement, passionnément, à son terrain et à sa qualité, purement nominale, de propriétaire. C’est ainsi que le paysan français s’est trouvé jeté dans les plus funestes des antagonismes, face à la classe des travailleurs de l’industrie.
   Du moment que la propriété paysanne est le plus grand obstacle à la nationalisation du sol, ce n’est certes pas de la France, telle que nous la voyons, qu’il nous faut attendre la solution de ce grand problème.
Nationaliser la terre, pour la louer par petits morceaux à des individus ou à des associations de travailleurs, ce serait, sous un gouvernement bourgeois, donner le départ d’une concurrence effrénée, qui aboutirait, par l’accroissement progressif de la « rente », à donner aux appropriateurs de nouveaux moyens de vivre aux dépens des producteurs.
L’un de nos amis disait au congrès international de Bruxelles en 1868 : « La petite propriété terrienne est condamné par le verdict de la science ; la grande propriété, par le verdict de la justice. Il n’y a plus qu’une alternative : le sol doit devenir la propriété d’associations rurales, ou la propriété de toute la nation. L’avenir en décidera. »
Je dis au contraire : le mouvement social conduira à cette décision, que le sol ne peut être que la propriété nationale. Abandonner le sol à des travailleurs ruraux associé, ce serait exclusivement remettre la société entre les mains d’une seule classe de producteurs.
La nationalisation de la terre opérera un changement complet dans les rapports entre le travail et le capital ; elle abolira finalement, la forme capitaliste de la production, industrielle ou rurale. C’est alors que les distinctions et privilèges de classes disparaîtront, en même temps que la base économique sur laquelle ils reposent, et la société sera transformée en associations de « producteurs ». Vivre du travail des autres, cette attitude appartiendra au passé. Il n’y aura plus de gouvernement ni de pouvoir d’État distinct de la société elle-même ! L’agriculture, les mines, les manufactures, en un mot, toutes les branches de la production s’organiseront graduellement de la manière la plus adéquate. La centralisation nationale des moyens de production deviendra la base nationale d’une société formée par des associations de producteurs libres et égaux, qui feront avancer les affaires sociales selon un commun et rationnel. Tel et le but humanitaire vers lequel tend le grand mouvement économique du siècle. »

Marx préconise ici de nationaliser les terres car une culture à grande échelle est plus efficace, dans le cas de la France les terres sont morcelées et empêchent l’extension des moyens de production perfectionnés. C’est ce qu’a fait Staline en lançant la collectivisation des campagnes ; il s’agissait de regrouper les petits paysans individuels dans des fermes collectives pour pouvoir leur livrer de puissantes machines et de produire à grande échelle. Grâce à ce système l’agriculture russe est entré au XX° siècle en moins d’une décennie. Marx nous dit aussi que le socialisme est bien la centralisation des moyens de production socialisés, qui servira de base au communisme… ce que conteste certains « marxistes » qui voient en Marx presque un anarchiste ! A les entendre on croirait qu’ils n’ont jamais lu ne serait-ce que le Manifeste du Parti communiste : « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives. » (chap. II : Prolétaires et communistes)

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Un commentaire pour La nationalisation de la terre, article de Karl Marx, 1872

  1. Well I really enjoyed studying it. This tip provided by you is very useful for proper planning.

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