L’illusion de l’autogestion

Le concept d’« autogestion » est de plus en plus populaire dans les milieux dits d’extrême-gauche depuis la perte d’influence du socialisme, y compris au sein du PCF dont l’autogestion figurait au cœur de son programme pendant la période Marchais. Mais, cherchant une « alternative » au socialisme scientifique, les « communistes » libertaires ne se rendent pas compte que leur modèle n’est pas viable dans un cadre anticapitaliste.

« Ce qui vient d’être dit fait apparaître, encore une fois, le caractère illu­soire (éventuellement — dans certaines conditions — réactionnaire) des for­mules d’« autogestion ». Dans le meilleur des cas, celles-ci peuvent permettre à certains producteurs immédiats de disposer d’une propriété juridique de groupe sur certains moyens de production (ceux appartenant aux « entre­prises » dans lesquelles ils travaillent), mais ces formules ne font que diviser les travailleurs en autant de groupes qu’il y a d’entreprises autogérées. Celles- ci continuent elles-mêmes à être reliées par le marché. Dans ces conditions, les travailleurs ne peuvent pas véritablement dominer l’emploi de leurs moyens de production ni celui de leurs produits, puisque cet emploi est lui-même dominé par les rapports marchands. En outre, les problèmes que pose la gestion, par l’intermédiaire des rapports marchands, sont des problèmes séparés de ceux de la production, mais qui exercent une influence décisive sur le fonctionnement des entreprises et sur les « résultats » (financiers) obtenus par celles-ci. En conséquence, ceux que les producteurs immédiats « chargent » de ces problèmes sont ceux qui dirigent réellement les entre­prises, donc qui contrôlent à la fois les procès de travail et les conditions de reproduction du capital. Il en est ainsi même si ces dirigeants sont « nom­més » par les producteurs immédiats. Aussi, toutes les caractéristiques de la division sociale et technique du travail propres au capitalisme se trouvent-elles reproduites dans les entreprises « autogérées ». Ce n’est que dans une période de reflux, à titre provisoire, et à condition de ne pas servir de trom­pe-l’œil idéologique, que l’autogestion peut permettre momentanément à des travailleurs d’éviter la mainmise directe d’une bourgeoisie d’Etat sur les moyens de production. Par contre, dans une période de montée des luttes sociales, l’autogestion peut être une sorte de « piège économique » qui enferme les travailleurs dans les limites de l’entreprise, bornant leur horizon et cachant la nécessité, pour une véritable domination des travailleurs sur les moyens de production, d’une socialisation du travail radicalement différente de celle qui s’accomplit par le truchement des rapports marchands. [1] »

On voit bien que l’autogestion peut avoir un caractère contre-révolutionnaire malgré des points indéniablement progressistes comme l’éligibilité et la révocabilité des responsables, le défaut évident est qu’il n’y a pas de coordination de la production à l’échelle nationale. Finalement : « L’entreprise « autogérée » s’insère dans des rapports de production capitalistes qu’elle reproduit. En l’absence d’une planification socialiste, l’entreprise (autogérée ou non) est dominée par les rapports de production capitalistes, elle ne peut que travailler en vue de la mise en valeur de son capital. [2] »

L' »autogestion » et l' »auto-organisation » échouent, cela empêche les travailleurs de se constituer en classe dominante, de développer la production de manière harmonieuse et continue et, en l’absence d’organisme de planification centrale qui coordonne l’ensemble des forces productives, ne débouchera fort probablement que sur une variante de l’économie capitaliste. Marx avait repéré ce danger en affirmant : « La centralisation nationale des moyens de production deviendra la base nationale d’une société formée par des associations de producteurs libres et égaux » (La nationalisation de la terre, 1872) ou encore « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives » (Manifeste du PC, 1848). Ce n’est pas un hasard si le PCF avait proclamé l’autogestion après avoir abandonné la dictature du prolétariat !

Un exemple flagrant est la Yougoslavie de Tito. Ce dernier a introduit l’« autogestion » à partir du début des années 1950, après sa rupture avec l’URSS (insulté de « capitalisme d’Etat »), alors que le pays était sur la voie de l’économie socialiste planifiée après 1945.
En 1950 une loi fixe le point de départ de l’« autogestion yougoslave » et rétablit la propriété privée des terres à 80%. Alexandre Clifford, le correspondant du Daily Mail, écrit à propos des réformes économiques adoptées en 1951 : « Si elles se réalisent, la Yougoslavie sera finalement bien moins socialiste que la Grande-Bretagne. Les prix des biens seront déterminés par le marché, c’est à dire par l’offre et la demande, les salaires seront fixés sur la base des revenus ou des profits de l’entreprise, les entreprises décident de façon indépendante ce qu’elles produisent et dans quelle quantité. Bref, il n’y a pas beaucoup de marxisme classique dans tout cela. » En 1951 une loi supprime officiellement la planification centralisée et introduit les « mécanismes » du marché, il est intéressant de constater la restauration des caractéristiques du capitalisme au fur et à mesure que l’« autogestion » s’approfondissait, soi-disant le « vrai communisme ». Dès décembre 1948, au moment de la rupture politique avec le socialisme, Tito signe avec la Grande-Bretagne un premier accord sur l’importante aide occidentale des années à venir, financière et militaire. En 1952 la Yougoslavie avait déjà reçu plus de 550 millions de dollars des pays capitalistes occidentaux, en 1955 les seuls octrois américaines se montaient à 490 millions de dollars. Dans les années 1950 et 1960 la Yougoslavie a été l’un des pays du globe les plus aidés financièrement. Sans oublier l’aide militaire américaine dès 1950. [3] Les impérialistes tenaient en effet à bien entretenir l’émergence d’un pays capitaliste en pleine Europe orientale. Comme le disait le révolutionnaire marxiste Enver Hoxha dans L’« autogestion » yougoslave, théories et pratiques capitalistes : « Ce n’est pas sans desseins déterminés que la bourgeoisie internationale a fondé le système d’ « autogestion socialiste » yougoslave sur une telle base matérielle et financière. Les béquilles du capital occidental ont aidé ce système à se maintenir debout comme un modèle de la préservation de l’ordre capitaliste sous des étiquettes pseudo-socialistes ».

Puis en 1965 la clique titiste décide de mettre en oeuvre l’« autogestion directe » qui consiste à donner la totalité des pouvoirs aux faussement dénommés « conseils ouvriers ». Le Fond central des investissements disparaît (dès 1963), les entreprises ont recourt aux crédits par l’intermédiaire des banques, les entreprises autogérées entrent en concurrence féroce entre elles et ont pour but ultime le profit, comme toutes entreprises capitalistes, les prix se sont largement libéralisés (en 1970 2/3 des prix étaient fixés directement sur le marché). Ces réformes n’ont pas produits les effets escomptés, l’objectif de dynamiser la croissance économique n’a pas été atteint, le chômage est apparu, l’inflation s’est accélérée, les entreprises ont accumulés des dettes, les inégalités entre les régions et les individus se sont creusés, et entre 1964 et 1971 le déficit extérieur a été multiplié par 4 [4]. Les multinationales capitalistes telles que Coca-cola ou Fiat se sont aisément installées dans ce nouveau « paradis ».

En réalité les défauts de l’organisation de l’économie ne datent pas des réformes de 1965, Tito en personne a lui-même eu l’occasion de les dénoncer dès le début des années 1960, notamment à propos de l’inflation [5]. En 1980-81 l’économie yougoslave entrera dans une crise intense qui débouchera sur la guerre de Yougoslavie.

Le mécontentement ouvrier vis-à-vis des réformes « autogestionnaires » a été très fort, « dépassant en ampleur et en importance sociale la colère des étudiants ». C’est une pluie de colère et de plainte qui est tombé lors du VI° Congrès de la Confédération des Syndicats de Yougoslavie (CSY) en juin 1968… un ouvrier parlant au nom des métallurgistes de Belgrade, de Skoplie, de Liubliana et de Zagreb, s’est notamment exclamé : « Nous en avons assez du socialisme sur le papier ! » [6].

En 1969 lors du IX° congrès de la Ligue des communistes yougoslaves (LCV), celle-ci résume ces réformes : « La Ligue des Communistes reconnaît que dans les conditions contemporaines, la production marchande est la seule forme possible d’extension rationnelle des forces productives et une précondition objective requise pour le développement de l’autogestion et de la démocratie socialiste directe. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de poursuivre énergiquement l’orientation de la réforme vers une pleine affirmation des formes de la production socialiste marchande les plus développées et les plus libres, en s’opposant à tout subjectivisme et à tout refus par l’Etat des effets de ses lois économiques. »

Autogestion devient liberté du capital… Finalement l’introduction de l’« autogestion » en Yougoslavie a fait entrer le capitalisme par la fenêtre.

Enver Hoxha résume le système yougoslave : « La théorie et la pratique de l’« autogestion » yougoslave sont une négation manifeste des enseignements du marxisme-léninisme et des lois générales de l’édification du socialisme [7] ».

Notes

[1] : Calcul économique et formes de propriété, éd. Maspero, 1970, p. 82
[2] : Op.cit, p. 70
[3] : Albert Meister, Socialisme et autogestion, éd. Seuil, 1964, p. 342-343
[4] : Catherine Samary, Plan, marché et démocratie, Cahiers d’étude et de recherche, n°7/8, 1988, exposé III
[5] : Socialisme et autogestion, p. 349
[6] : Catherine Samary, Plan, marché et démocratie, Cahiers d’étude et de recherche, n°7/8, 1988, exposé III, p. 38
[7] : Enver Hoxha, Œuvres choisies, t. V, éditions numérique disponible ici, p. 128

Mise à jour : 16/11/2014

Publicités
Cet article, publié dans Histoire du communisme, Marxisme, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s