La guerre civile en Turquie et l’anniversaire d’Erdal Eren

Aujourd’hui les turcs célèbrent le triste anniversaire d’Erdal Eren, un symbole de la répression anticommuniste en Turquie. Ce 25 septembre 2014 ce jeune communiste froidement pendu à l’âge de 16 ans par les militaires fascistes en 1980 aurait eu 50 ans.

Son assassinat s’inscrit dans un contexte politique extrêmement tendu que nous allons visiter à l’instant. Dans la seconde moitié des années 1970 la Turquie a vécu ce que certains ont appelé une guerre civile de « faible intensité » entre les forces révolutionnaires et le gouvernement ainsi que son avant-garde politique d’extrême-droite, qui a engendré plus de 5000 morts.

34533

A partir de 1970-1971 les communistes turcs passent à l’action armée, mettant ainsi fin à plusieurs décennies d’attentisme et de réformisme dans le mouvement communiste dominé par le TKP (Parti communiste de Turquie). Les premières organisations révolutionnaires armées ont été le THKO (Armée de libération du peuple de Turquie) et le THKP-C (Parti-Front de libération du peuple) qui font de l’anti-impérialisme un principe fondateur et qui s’en sont pris notamment à des cibles impérialistes (multinationales, consulats étrangers, armée US)… Les deux organisations sont vite décimés, en 1972, suite à la mort des principaux leaders : Deniz Gezmis, Yusuf Aslan, Huseyin Inan (THKO) par pendaison et Mahir Cayan (THKP-C) lors d’une embuscade de l’armée turque. L’Etat turc a effectivement beaucoup investi dans l’endiguement de la progression des luttes sociales, notamment suite au coup d’Etat militaire de 1971… En 1972 c’est le TKP-ML (Parti communiste de Turquie/marxiste-léniniste) fondé par Ibrahim Kaypakkaya qui prend le relais et mène la guérilla dans les montagnes par le biais de sa branche armée, le TIKKO (Armée ouvrière et paysanne de libération de la Turquie). Les autorités ne tardent pas à traquer ce personnage et les membres de son mouvement. Kaypakkaya est finalement arrêté et meurt dans d’atroces souffrances en mai 1973 après plusieurs mois de torture durant laquelle il n’a pas soufflé un mot, selon le principe « on peut donner sa vie mais pas ses secrets ».

DSC08796-e1368220795599

Gezmis, Cayan et Kaypakkaya sont parmi les principales figures du mouvement communiste turc avec Mustafa Suphi, fondateur du TKP en 1920 et assassiné par les kémalistes.

Après la mort des principaux leaders cités le mouvement communiste est désorganisé mais se restructure et fonde rapidement un mouvement de masse en se basant sur l’héritage des précédentes organisations. Dès 1974 un mouvement de jeunes communistes apparaît, le Dev-Genc (abréviation de Jeunes Révolutionnaires, qui s’étend plus tard au-delà des universités), qui relance le processus révolutionnaire et qui devient, avec la dense Fédération de la jeunesse révolutionnaire (DGDF) fraîchement formée, le Sentier révolutionnaire (Dev-Yol) en 1976. En 1975 se forme également la MLSPB (Ligue marxiste-léniniste de propagande armée) et en 1976 le THKP-C/HDÖ (THKP-C/Avant-garde révolutionnaire du peuple) qui vont mener plusieurs centaines d’actions armées. En 1978 le TKP/ML de Kaypakkaya tient son premier congrès, signe de sa réorganisation. La même année est fondé la Gauche révolutionnaire (Dev-Sol) qui connaît un grand succès et dont les actions armées marquent le pays, le mouvement est connu depuis 1994 comme le DHKP-C (Parti-Front de libération du peuple révolutionnaire). D’autres groupes apparaissent, l’Union des communistes révolutionnaires de Turquie (TIKB, 1979) et le Parti communiste révolutionnaire de Turquie (TDKP, 1980), né de la fusion avec Libération du peuple (HK). Comme on peut le constater le mouvement révolutionnaire turc est relativement décentralisé.

Le 1er mai 1977 un rassemblement sur la place Taksim (Istanbul) a réuni plus de 500 000 personnes à l’appel des communistes et des syndicats. Les chars n’ont pas attendu longtemps avant d’arriver sur les lieux et mettre fin à la célébration de la journée des travailleurs : des dizaines de personnes ont été tué durant la répression. Cette date est resté dans la mémoire des progressistes turcs comme le « premier mai sanglant ».

96.05.01-Taksim--meydan--1977-cum
La fête du travail à Istanbul en 1977

Le 1er mai 1979, le gouvernement du CHP (Parti républicain du peuple, de gauche, crée par Mustafa Kemal) instaure un couvre-feu. L’année suivante, le 1er mai 1980, avant même le coup d’Etat militaire, toute manifestation est interdite dans la plupart des départements. Le 22 juillet Kemal Türkler, le secrétaire général de la Confédération des syndicats révolutionnaires (DISK) qui avait prononcé un discours interrompu le 1er mai 1977, est assassiné après avoir été arrêté.

En décembre 1978 un massacre ignoble organisé par les services secrets turcs et les hordes du MHP (Parti d’action nationaliste, d’idéologie fasciste) a eu lieu à Kahramanmaras visant principalement les familles alévis (minorité religieuse) et communistes ; près d’un millier de personnes ont été assassinés en quelques jours. Il s’agissait de « donner une leçon aux révolutionnaires kurdes et alévis » avec un fanatisme inhumain : lynchages, pendaisons dans les arbres, éventrement des femmes enceintes, écartèlement de bébés… Bien entendu l’armée intervient une fois le massacre terminée et les policiers sont en état de quasi-passivité, se contentant d’arrêter les personnes essayant de se défendre. Ce massacre, fait avec l’aval du gouvernement CHP reste encore largement censuré par l’Etat turc, le 21 décembre 2011 une commémoration à Maras a été interdite par le préfet.

haluk2-F5B3-D9E3-A218La photo-symbole du massacre, représentant des médecins ayant essayé de sauver une femme enceinte et son bébé, ni l’une ni l’autre n’ont survécu

maras-katliami« A la guerre pour Dieu », peut-on lire ici, au moment de l’attaque terroriste…

Evidemment les communistes ont eu l’occasion de riposter par la violence et des actions armées, mais jamais ils n’ont pris pour cible des populations civiles.

A la fin des années 1970 la Turquie est frappé par la crise économique, qui aggrave la crise politique et sociale. En 1980 le taux de chômage avoisinait 20% et le taux d’inflation dépassait 60%, le nombre de grèves a explosé (22 en 1973, 227 en 1980, en moyenne plus d’une grève tous les deux jours), les affrontements entre les deux camps étaient de plus en plus violents, il était désormais impossible de ne pas s’intéresser à la politique ; soit on était avec les révolutionnaires, soit on était contre. Le mouvement communiste turc était alors un mouvement de masse qui avait de solides bases parmi les masses laborieuses. A ce moment-là il était évident qu’il n’existait plus que deux alternatives : dictature révolutionnaire du prolétariat ou dictature fasciste réactionnaire.

C’est la deuxième « solution », l’autocratie bourgeoise menée par Kenan Evren, qui l’emporta, instituant la loi martiale et noyant le mouvement populaire dans la répression féroce. Celui-ci se réorganisera et atteindra son apogée dans les années 1990 après un rythme d’activité très faible dans les années 1980, à cause des coups infligés par le coup d’Etat de 1980.

34522

iskence_12_Eylul_1980Entre 1980 et 1983 des centaines de milliers de révolutionnaires ont été emprisonnés et torturés, des milliers ont été assassinés et des centaines ont péri dans les prisons (tortures, très mauvaises conditions de détention…). Mazlum Dogan, un des fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, autrefois véritablement révolutionnaire), s’est immolé par le feu dans sa prison en mars 1982 pour protester contre la torture systématique des prisonniers politiques.

Malgré la fin de la dictature militaire la culture anticommuniste est toujours très forte en Turquie, il existe actuellement des milliers de prisonniers politiques, jusqu’en 2012 de très nombreux livres, revues, journaux, brochures étaient interdits, en décembre 2012 une libéralisation partielle a donné lieu à la légalisation de 450 livres et revues (Internet aurait rendu ces lois inutiles), Le manifeste du Parti communiste de Karl Marx ou les écrits de Mahir Cayan par exemple… et il ne valait mieux pas que la police surprenne quelqu’un lisant de la littérature socialiste, mais il semblerait que ces légalisations ne soient pas en oeuvre dans les faits, pour prendre un exemple français, Sevil Sevimli, une étudiante française d’origine turque en vacances en Turquie s’est fait arrêter et a été condamné à 5 ans de prison en février 2013 pour « propagande terroriste » car elle sortait d’un concert de Grup Yorum (tout comme 350 000 personnes), célèbre groupe de musiciens engagés turcs, qu’elle avait été repéré lors d’une commémoration en hommage à des martyrs étudiants et qu’elle avait avec elle des revues socialistes et Le manifeste de Marx… Elle fût finalement autorisée à regagner son pays de résidence après une intense campagne d’opinion en France.

0 erdal erenErdal Eren (1964-1980)

Erdal Eren (voir cet article qui lui est consacré) est loin d’être le seul martyr révolutionnaire turc mais se distingue par le sort que le régime lui a réservé malgré son très jeune âge, il est de ce fait devenu un symbole de la répression anticommuniste en Turquie. Il est l’une des premières victimes de la dictature militaire, il est en effet pendu le 13 décembre 1980 à l’âge de 16 ans, il a été accusé d’avoir tué un soldat lors d’une manifestation en hommage à un étudiant communiste assassiné d’une balle dans le dos par un militant d’extrême-droite en février 1980, il a été condamné à mort une première fois (condamnation finalement annulée) à l’époque républicaine malgré les preuves contradictoires et son statut de mineur, après sa condamnation par le juge Erdal a été tabassé par les soldats, qui formaient la quasi-totalité de la salle, jusqu’à ce qu’il ait la bouche et le nez en sang, les juges ne sont pas intervenus. Il passe alors son temps dans un camps militaire où il est soumis à des conditions intenables, en tant qu’« assassin de soldat ». Après le coup d’Etat fasciste il est utilisé comme exemple et lâchement exécuté afin de montrer que le nouveau gouvernement serait impitoyable envers ceux qui se battent pour changer l’ordre social existant. « Les révolutionnaires meurent, pas la révolution » dit-on en Turquie… En octobre 1984 Evren déclare au cours d’un entretien à propos d’Erdal Eren, après s’être fait rafraîchir la mémoire car il ne s’en souvenait pas : « Qu’on ne le pende pas mais qu’on le nourrisse ?! ».

Il était un jeune homme extrêmement mûr et solide psychiquement, il écrit dans sa dernière lettre à ses parents : « […] Je sais très bien que cette affaire se résultera par ma mort, malgré cela je ne me laisse pas emporter par la peur, le découragement, le pessimisme et je suis fier d’être un révolutionnaire et d’avoir participé aux luttes. […] Vous êtes au courant que je ne suis pas coupable de l’acte dont je suis accusé. Les raisons de cette condamnation sont en fait tout simplement d’intimider et de faire obstacle à nos luttes. […]

Les persécutions que nous subissons dans la prison sont inhumaines. […] Tout ce que j’ai enduré, tout ce qui m’est arrivé, n’ont fait qu’accroître ma détermination, ils n’ont pas pu détruire mes croyances pour mon peuple et pour la révolution. Faire avancer la lutte jusqu’au bout, vers le point le plus loin et du meilleur moyen possible, ce sont là mes seuls buts. […]

Je sais combien la perte d’un fils sera douloureuse pour vous, mais je veux que vous mettiez ces sentiments de côté. Je voudrais que vous sachiez et acceptiez le fait que vous avez des milliers de fils. Dans la lutte, beaucoup seront massacrés et perdront leurs vies mais ne disparaîtront jamais. La lutte continuera et eux, vivront au cœur du combat. Ce que je veux de vous c’est que vous le sachiez et que vous fassiez des efforts pour mieux comprendre. Que vous pleuriez après ma mort comme si j’étais quelqu’un de misérable et d’impuissant me blesserait. Plus vous resterez forts et courageux, plus vous me rendrez heureux. Je vous souhaite à tous une vie libre et heureuse.

Mes salutations révolutionnaires, votre fils Erdal. »

10617180_1501729786740079_890530971_n
« Le terroriste Erdal Eren a été exécuté » titre le journal bourgeois Tercüman

Élève en lycée professionnel, il allait devenir ouvrier du bâtiment, il connaissait parfaitement les deux possibilités qui allaient s’offrir à lui : la rude exploitation ou le chômage, il adhère alors à l’Union des jeunes communistes de Turquie (TGKB), branche de jeunesse du Parti communiste révolutionnaire de Turquie (TDKP, aujourd’hui le Parti du Travail (EMEP)), afin de défendre ses futurs intérêts. Aujourd’hui célébrer Erdal Eren c’est célébrer la jeunesse en révolte contre ses conditions misérables car sa lutte est profondément actuelle. Aujourd’hui les étudiants sont forcés de cumuler les petits boulots sous-payés, de plus en plus d’étudiantes se prostituent et le chômage touche 26% des jeunes, cette génération perdue selon les mots de la Banque mondiale, il n’a jamais été aussi élevé.

nuce_15122012-174118-1355589678.38Manifestation de la Jeunesse du Parti du Travail (EMEP) en décembre 2012 (Turquie). « Les putschistes auront leur place dans la poubelle de l’Histoire ! Erdal Eren vivra dans notre lutte pour la révolution et le socialisme »

nuce_14122012-111154-1355479914.06
La tombe d’Erdal Eren, 13 décembre 2012

Cette condamnation injuste n’est pas sans rappeler celle de ces trois enfants, Ali, Levent et Metin, condamnée à 9 ans de prison pour avoir simplement volé de la nourriture en 1997 (leurs parents n’étaient pas ministres). Au bout de 2,5 ans les deux premiers, âgés de 13-14 ans, ont finalement été relâché car ils étaient mineurs alors que le dernier, qui venait tout juste d’avoir 18 ans, a purgé la totalité de sa peine de 9 ans.

bcmvwlaiqaahwil

Un ministre turc du gouvernement AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002) constatait ouvertement en juin 2013 que « plus le niveau d’éducation augmente, moins on nous fait confiance » (Taner Yildiz, entretien avec la chaîne Haber Türk, 16 juin 2013), c’est d’autant plus vrai pour le principal parti d’ « opposition » parlementaire, le CHP (cité plus haut), qui n’a pas pu remporté les dernières élections (abstention record, chiffré à 15 millions) et dont la direction a refusé tout lien avec le mouvement de contestations anti-gouvernement en été 2013. C’est que les peuples commencent à prendre conscience de la véritable nature radicalement cynique et instable du système capitaliste, ils doivent comprendre que la seule alternative est le socialisme. Erdal Eren n’est pas mort pour rien !

Les hommes politiques nous méprisent au plus haut degré derrière leurs discours officiels mensongers et démagogiques, nous étions des « veaux » (De Gaulle), nous devenons des « sans-dents » (Hollande). Un rapport de l’OCDE de 1996 affirmait qu’il était temps pour les « pays développés » d’accélérer la libéralisation financière et la destruction des acquis sociaux (le danger socialiste ayant disparu) et qu’il fallait s’y prendre progressivement en cherchant à faire passer la pilule habilement et à limiter le plus possible les conséquences politiques (émeutes, grèves…) car « comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit brutalement les revenus et les consommations des ménages » (Cahier de politique économique n° 13, « La faisabilité politique de l’ajustement », par Christian Morrisson, 1996). En ce sens l’esprit du texte semble pris d’admiration par les dictatures militaires argentines et chiliennes dans lesquels « les troubles sont plus rares » et « de nature différente ». Voici un exemple du cynisme des capitalistes : « Après cette description des mesures risquées, on peut, à l’inverse, recommander de nombreuses mesures qui ne créent aucune difficulté politique. Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. »

En mai 2014 301 mineurs turcs de Soma ont perdu la vie au cours d’un grave « accident » à l’intérieur. Pour cause la course au profit et les manquements majeurs aux mesures de sécurité. En 2012, lors d’un entretien à un journal turc, le PDG de la compagnie minière Alp Gürkan s’était vanté d’être parvenu à réduire les coûts de production à 24 dollars la tonne contre 130 avant la privatisation de la mine. Les capitalistes de Soma Kömür Isletmeleri ont du sang sur les mains, tout comme leur suppôt du gouvernement bourgeois qui avait refusé toute inspection de sécurité dans les mines.

1400103597315.jpg-620x349

La seule voie est la révolution !

devrim
« Vive le 1er mai », « C’est la révolution qui nettoie la saleté »

MURATphoto-800_550Quelques portraits de martyrs révolutionnaires turcs et kurdes

Mise à jour : 20/10/2014

Publicités
Cet article, publié dans Histoire du communisme, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s