Qu’est-ce que la philosophie ?

Dans ce texte tiré de l’introduction de l’indispensable Principes fondamentaux de philosophie de Georges Politzer l’auteur explique brièvement ce qu’est la philosophie et met en évidence son caractère de classe.

« Les anciens Grecs, qui comptèrent quelques-uns des plus grands penseurs que l’histoire ait connus, entendaient par la philosophie, l’amour du savoir. C’est là le sens strict du mot philosophia, d’où vient philosophie.

« Savoir » — c’est-à-dire « connaissance du monde et de l’homme ». Cette connaissance permettait d’énoncer certaines règles d’action, de déterminer une certaine attitude devant la vie. Le sage, c’était l’homme qui agissait en tous points conformément à de telles règles, elles-mêmes fondées sur la connaissance du monde et de l’homme.

Le mot philosophie s’est maintenu depuis cette époque parce qu’il répondait à un besoin. Il est pris souvent en des sens très différents qui tiennent à la diversité des points de vue sur le monde. Mais le sens le plus constant est celui-ci : conception générale du monde, d’où l’on peut déduire une certaine manière de se comporter.

Un exemple, pris dans l’histoire de notre pays, illustrera cette définition :

Au XVIIIe siècle, les philosophes bourgeois en France pensaient et enseignaient, s’appuyant sur les sciences, que le monde est connaissable; ils en concluaient qu’il est possible de le transformer pour le bien de l’homme. Et beaucoup, par exemple Condorcet, l’auteur de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), estimaient en conséquence que l’homme est perfectible, qu’il peut devenir meilleur, que la société peut devenir meilleure.

Un siècle plus tard, en France, les philosophes bourgeois dans leur grande majorité pensaient et enseignaient, à l’inverse, que le monde est inconnaissable, que le « fond des choses » nous échappe et nous échappera toujours. De là cette conclusion qu’il est insensé de vouloir transformer le monde. Certes, accordaient-ils, nous pouvons agir sur la nature, mais c’est une action superficielle, puisque le « fond des choses » est hors d’atteinte. Quant à l’homme… il est ce qu’il a toujours été, ce qu’il sera toujours. Il y a une « nature humaine » dont le secret nous échappe. « A quoi bon, par conséquent, se casser la tête pour améliorer la société ? »

Nous voyons que la conception du monde (c’est-à-dire la philosophie) n’est pas une question sans intérêt. Puisque deux conceptions opposées conduisent à des conclusions pratiques opposées.

En effet, les philosophes du XVIIIe siècle veulent transformer la société, parce qu’ils expriment les intérêts et les aspirations de la bourgeoisie, classe alors révolutionnaire, qui lutte contre la féodalité. Quant aux philosophes du XIXe siècle, ils expriment (qu’ils le sachent ou non) les intérêts de cette bourgeoisie devenue conservatrice : classe désormais dominante, elle redoute la montée révolutionnaire du prolétariat. Elle estime qu’il n’y a rien à changer dans un monde qui lui fait la part belle. Les philosophes justifient de tels intérêts lorsqu’ils détournent les gens de toute entreprise visant à transformer la société. Exemple : les positivistes (leur chef de file, Auguste Comte, passe aux yeux de beaucoup pour un « réformateur social »; en réalité, il est profondément convaincu que le règne de la bourgeoisie est éternel, et sa « sociologie » ignore forces productives et rapports de production [Sur forces productives et rapports de production, voir la 15e
leçon, NDR], ce qui la condamne à l’impuissance) ; les éclectiques (leur chef de file, Victor Cousin, fut le philosophe officiel de la bourgeoisie ; il justifia l’oppression du prolétariat et notamment les fusillades massives de juin 1848, au nom du « vrai », du « beau », du « bien », de la « justice », etc..) ; le bergsonisme (Bergson, que la bourgeoisie porta sur le
pavois dans les années 1900, c’est-à-dire à l’époque de l’impérialisme, met tout son esprit à détourner l’homme de la réalité concrète, de l’action sur le monde, de la lutte pour transformer la société ; l’homme doit se consacrer à son « moi profond », à sa vie « intérieure » ; le reste n’a pas grande importance et par conséquent les profiteurs du travail d’autrui peuvent dormir sur leurs deux oreilles).

La même classe sociale, la bourgeoisie française, a donc eu deux philosophies bien différentes, d’un siècle à l’autre, parce que, révolutionnaire au XVIIIe siècle, elle était devenue conservatrice, et même réactionnaire au XIXe. Rien de plus saisissant que la confrontation des deux textes que voici. Le premier date de 1789, année de la révolution bourgeoise. Il est d’un révolutionnaire bourgeois, Camille Desmoulins, qui salue en ces termes les temps nouveaux :

Fiat ! Fiat ! Oui, cette Révolution fortunée, cette régénération va s’accomplir ; nulle puissance sur la terre n’est en l’état de l’empêcher. Sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme ! Nous sommes devenus invincibles. (Cité par Albert Soboul : 1789 « L’An Un de la liberté », 2e édition, p. 63. Editions Sociales, Paris, 1950)

Et voici l’autre texte. Il date de 1848. Il est de M. Thiers, homme d’Etat bourgeois, qui défend les intérêts de sa classe au pouvoir contre le prolétariat :

Ah ! si c’était comme autrefois, si l’école devait toujours être tenue par le curé ou par son sacristain, je serais loin de m’opposer au développement des écoles pour les enfants du peuple… Je demande formellement autre chose que ces instituteurs laïques dont un trop grand nombre sont détestables ; je veux des Frères, bien qu’autrefois j’aie pu être en défiance contre eux, je veux encore là rendre toute-puissante l’influence du clergé ; je demande que l’action du curé soit forte, beaucoup plus forte qu’elle ne l’est, parce que je compte beaucoup sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir, et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : jouis, car… tu es ici-bas pour faire ton petit bonheur (souligné dans le texte) ; et si tu ne le trouves pas dans ta situation actuelle, frappe sans crainte le riche dont l’égoïsme te refuse cette part de bonheur ; c’est en enlevant au riche son superflu que tu assureras ton bien-être et celui de tous ceux qui sont dans la même position que toi. (Cité par Georges Cogniot ; La Question scolaire en 1848 et la loi Falloux, p. 189. Editions Hier et Aujourd’hui)

Thiers, on le voit, s’intéresse à la philosophie. Pourquoi ? Parce que la philosophie a un caractère de classe. Que les philosophes, en général, ne s’en doutent pas, c’est sûr. Mais toute conception du monde a une signification pratique : elle profite à certaines classes, elle dessert les autres. Nous verrons que le marxisme est, lui aussi, une philosophie de classe. Tandis que le bourgeois révolutionnaire Camille Desmoulins voyait dans la philosophie une arme au service de la révolution, le conservateur Thiers y voit une arme au service de la réaction sociale : la « bonne philosophie », c’est celle qui invite les travailleurs à courber l’échiné. Ainsi pense le futur fusilleur des Communards. »

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