Antony Sutton et les mensonges sur la révolution bolchevique

Parmi les accusations qu’ont à subir les communistes, on trouve des dizaines de théories du complot, certaines farfelues, d’autres plus détaillées. Les « complotistes » du XXI° siècle s’appuient en grande partie sur les travaux d’Antony Cyril Sutton (décédé en 2002), qui a écrit son premier livre sur les prétendus liens entre Wall Street et la révolution bolchevique. Ses accusations ont été reprises par de nombreuses organisations « complotistes » qui cherchent à semer le doute sur le rôle des communistes dans l’histoire du XX° siècle et donc avec bien sur des conséquences sur notre rôle actuel. Il est donc évident que seule une réfutation point par point de ces accusations devenues courantes dans ces milieux permettra de tirer au clair cette affaire. La source de ce qui sera dit provient essentiellement de travaux sérieux et parfaitement sourcés tels que LA GRANDE CONSPIRATION, La guerre secrète contre l’Union Soviétique écrit par Michel Sayers et Albert E. Kahn, deux chercheurs ayant eu accès aux mêmes archives que Sutton, mais ayant écrit leur livre… en 1947 ! Nous nous appuierons aussi sur les textes laissés par Lénine lui-même dans la période des événements décrits, de façon à ce que cette réfutation prenne en compte la réalité dans son ensemble et pas juste la version des faits que cherchent à défendre les « complotistes ».

I) Trotsky, révolutionnaire ?

Trotsky_Portrait

Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotsky est une des figures associées à la révolution bolchévique de 1917. Notons qu’il n’entre au parti bolchévique qu’à l’été 1917, à son retour d’exil aux Etats-Unis et il est parfaitement vrai que son retour a été aidé grâce aux autorités américaines, sans lesquelles il n’aurait pas eu de passeport pour revenir en Russie, après avoir été expulsé de France ! Durant toute la période avant la révolution, Trotsky n’était pas bolchévique, mais proche des partis sociaux-démocrates de la IIème Internationale et menchéviks (c’est à dire minoritaires et en opposition aux bolchéviques).

Voici ce que déclarait le diplomate britannique Bruce Lockhart : « Nous n’avons pas traité Trotski avec sagesse. Au moment où éclata la première révolution, il était en exil en Amérique. Il n’était ni bolchévik, ni menchévik. Il était ce que Lénine appelait un trotskiste, c’est-à-dire un individualiste et un opportuniste. Révolutionnaire avec un tempérament d’artiste et sans aucun doute doué d’un grand courage physique, il n’avait jamais été et ne pouvait jamais être un homme de parti sérieux. Son attitude avant la première révolution avait été sévèrement condamnée par Lénine… Au printemps de 1917, Kérenski demanda au gouvernement britannique de faciliter le retour de Trotski en Russie… Comme d’habitude dans notre attitude à l’égard de la Russie, nous adoptâmes de désastreuses demi-mesures. Trotski fut traité comme un criminel. A Halifax, il fut interné dans un camp de concentration. Puis, ayant provoqué sa haine amère, nous lui permîmes de retourner en Russie ».

Son rôle au cours de la révolution a été d’être à la tête du Comité Militaire Révolutionnaire puis à la tête de l’Armée rouge qu’il a contribué à former. Mais en aucun cas il n’a été à l’origine de la révolution de 1917, comme le laissent entendre les « complotistes » et Sutton. En effet la première révolution a eu lieu en février 1917, et le principal acteur de la révolution d’octobre est Lénine. Contrairement à ce qui est laissé entendre, Lénine et Trotsky n’ont pas du tout travaillé pour la même cause, voyons ce que Lénine pensait de Trotsky :

1911 : « En 1903, Trotski était menchévik ; en 1904, il abandonna les menchéviks ; leur revient en 1905 en paradant avec des phrases ultra-révolutionnaires et de nouveau leur tourne le dos en 1906… Trotski plagie aujourd’hui l’idéologie d’une fraction, demain celle d’une autre et pour cette raison se proclame au-dessus de ces deux fractions. je dois déclarer que Trotski ne représente que sa fraction seulement. »
1912 : « Des gens comme Trotski avec ses phrases ampoulées… sont maintenant la maladie de l’époque… Quiconque donne son appui au groupe de Trotski soutient la politique de mensonge et de tromperie à l’égard de la classe ouvrière… C’est la tâche particulière de Trotski de jeter du sable dans les yeux des ouvriers… Il n’est pas possible de discuter sur le fond des questions avec Trotski car il n’a pas d’idée arrêtées… Nous dirions simplement de lui que c’est un diplomate de bas étage. »
1912 : « Le bloc est soudé sur l’absence de principes, l’hypocrisie, et la phraséologie creuse… Trotski le couvre d’une phraséologie révolutionnaire qui ne lui coûte rien et ne l’engage en rien ».
1914 : « Les anciens militants marxistes connaissent très bien la personnalité de Trotski et il est inutile de leur en parler. Mais la jeune génération ne la connait pas et il faut lui en parler… Des types de ce genre sont caractéristiques, en tant que débris des formations historiques d’hier où la masse ouvrière de Russie était encore en léthargie ».
1914 : « Le camarade Trotski n’a jamais jusqu’à présent possédé une opinion définie sur aucune simple et sérieuse question marxiste. Il a toujours rampé dans le fossé creusé par telle ou telle différence et a oscillé d’un côté à l’autre ».
1914 : « L’obligeant Trotski est plus dangereux qu’un ennemi ! Nulle part, si ce n’est dans des « entretiens privés » (c’est-à-dire tout simplement dans les commérages, dont se nourrit toujours Trotski), il n’a pu trouver de preuves lui permettant de ranger les « marxistes polonais » en général parmi les partisans de chaque article de Rosa Luxembourg. Trotski a présenté les « marxistes polonais » comme des gens sans honneur ni scrupule, ne sachant même pas respecter leurs propres convictions et le programme de leur Parti. L’obligeant Trotski ! (…) Jamais encore Trotski n’a eu d’opinion bien arrêtée sur aucune question sérieuse du marxisme ; il s’est toujours « insinué » à la faveur de tel ou tel désaccord et passait d’un camp à l’autre. A l’heure actuelle, il se trouve en compagnie des bundistes et des liquidateurs. Or, ces messieurs-là en prennent à leur aise avec le Parti. »
1915 : « Trotski… comme toujours, est en entier désaccord avec les social-chauvins en principe, mais il est d’accord avec eux en tous points en pratique ». [1]

Après la révolution, Trotski a tenté de se placer comme digne successeur de Lénine, notamment en inventant ou en falsifiant un testament de Lénine, qui le décrivait sous un beau jour, le désignant comme successeur de Lénine à la tête du PCUS et donc de l’Union Soviétique. Or, voici ce que disait Lénine à propos de Staline : « Staline émerge dans la meilleure lumière. Il n’a rien fait pour salir son bilan politique. Le seul point d’interrogation est : pourra-t-il faire preuve d’un bon jugement dans l’exercice des larges pouvoirs concentrés dans ses mains ? »

Trotski a utilisé la thèse d’un testament caché pour prétendre qu’il était le successeur légitime de Lénine, or au début de l’affaire du testament, voilà ce que Trotski lui-même déclarait : « Eastman affirme que le Comité central a caché le prétendu « Testament » au Parti ; on ne peut appeler cela autrement qu’une calomnie contre le Comité central de notre Parti. (…) Vladimir Ilyitch n’a laissé aucun « testament » et le caractère même de ses rapports avec le Parti, ainsi que le caractère du Parti lui-même exclut toute idée de « testament ». » [2]

Trotski n’avait donc rien de bolchévique, rien d’un chef bolchévique et certainement rien qui permette qu’on puisse juger qu’il était le digne successeur de Lénine. Ainsi son écartement du parti puis sa fuite et sa trahison grotesque auprès de la bourgeoisie n’ont rien d’étonnant, et ceux qui accusent les communistes en montrant les liens entre Trotsky et le grand capital américain ne nous apprennent rien, tout cela sont des faits démontrés en fait par les authentiques bolchéviks eux-mêmes, et ce assez rapidement après la révolution. Il est donc difficile d’accuser les bolchéviques de lien avec le grand capital via Trotsky d’autant Trotsky a été écarté du pouvoir en 1925 et éliminé par les bolchéviques eux-mêmes le 21 août 1940 au Mexique.

II) Lénine, la paix et la « mission de la croix-rouge »

Une autre accusation portée par les « complotistes » et Sutton est le lien entre la monarchie allemande et la révolution bolchévique. Cette accusation est assez surprenante. En effet Sutton ne manque pas de démasquer la présence d’agents américains derrière le masque de mission de la croix-rouge, mais quel camp ont-ils soutenu, à quoi ont-ils servi ?

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En 1917, dans l’entre deux-révolutions (février-octobre), les bolchéviques ont soutenu le gouvernement Kerenski, tout en soulignant son inconsistance, tout en préparant le pouvoir des Soviet, tout en militant pour la paix avec l’Allemagne contrairement aux agissements de Kerensky, qui lui a été aidé à coups de millions par les américains et les anglais pour poursuivre la guerre contre l’Allemagne, du moins jusqu’à ce que les renforts américains arrivent en France. En effet la terreur de « l’Entente » était la sortie de la Russie de la guerre, ils ont donc misé d’abord sur le gouvernement Kerensky. L’attitude des américains à l’égard de Lénine a donc d’abord été la suivante, et d’après les télégrammes de l’ambassade datant d’avril 1917 :
« SOCIALISTE EXTRÉMISTE OU ANARCHISTE NOMMÉ LÉNINE FAIT VIOLENTS DISCOURS SOUTENANT DE CE FAIT LE GOUVERNEMENT ; A DESSEIN ON LUI LAISSE CHAMP LIBRE; SERA DÉPORTÉ EN TEMPS OPPORTUN »

On est pour l’instant loin d’une quelconque aide, loin de là.
Lorsqu’en octobre 1917, les bolcheviques prennent le pouvoir, leur priorité est la paix avec l’Allemagne, ils iront jusqu’à signer la paix de Brest-Litovsk, cédant une partie non-négligeable du territoire russe à l’Allemagne, en échange de la paix (paix à l’époque refusée par Trotsky au passage…) Lénine se justifiait ainsi en 1917 : « Il nous faudra bien conclure une paix de toutes façons, dit Lénine à ses collaborateurs, après avoir brossé un tableau détaillé des conditions désastreuses dans lesquelles se trouvaient les transports, l’industrie et l’armée. Il faut que nous devenions forts et pour cela, il faut du temps… Si les Allemands se mettent à avancer, nous serons obligés d’accepter n’ importe quelle paix, une paix qui sera pire alors. »

Puis il ajouta en 1921 : « Imaginez-vous que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto. Vous vous débarrassez ainsi de l’agréable voisinage des bandits. C’est là un compromis, à n’en pas douter. « Do ut des » (je te « donne » mon argent, mes armes, mon auto, « pour que tu me donnes » la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais on trouverait difficilement un homme, à moins qu’il n’ait perdu la raison, pour déclarer pareil compromis « inadmissible en principe », ou pour dénoncer celui qui l’a conclu comme complice des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l’auto, aient pu s’en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux brigandages). Notre compromis avec les bandits de l’impérialisme allemand a été analogue à celui-là. » [3]

Peu avant la révolution d’octobre, voilà ce que télégraphiait à Washington les fameux américains stationnés en Russie :
« BOLCHEVIKS CHERCHENT MAINTENANT CONTROLER CONGRES PANRUSSE DES SOVIETS D’OUVRIERS ET DE SOLDATS CONVOQUE ICI CE MOIS. S’ILS RÉUSSISSENT CONSTITUERONT NOUVEAU GOUVERNEMENT. RESULTAT DESASTREUX ABOUTISSANT PROBABLEMENT PAIX SEPAREE. EMPLOYONS TOUS MOYENS MAIS DEVONS AVOIR AIDE IMMEDIATE SINON TOUS EFFORTS SERONT TROP TARD ».

Par la suite, les américains ont lâché Kerenski, et ont misé sur le général Kornilov, les armées blanches, etc… Kerenski avait commencé avant cette trahison à aider les bolcheviques contre la réaction blanche, pour se sauver des armées de Kornilov, mais avec son évincement par la révolution d’octobre, seul Kornilov a continué d’être aidé par les américains. La tentative de putsch a finalement échoué, grâce à un élan défensif des populations en soutien des bolchéviks. En effet en ville comme en campagne, il y avait un rejet des blancs qui voulaient rétablir le trône du Tsar et rétablir le féodalisme, alors que les bolcheviques avaient promis la terre aux paysans.

S’ensuit alors une guerre civile dans laquelle les armées blanches, aidées par les interventionnistes anglais, français et américains ont combattu l’armée rouge et tenté de recréer des fronts contre l’Allemagne. Pour le coup, les preuves de financement massifs via les russes blancs aux armées contre-révolutionnaires sont très nombreuses, Sutton lui-même ayant été obligé de le reconnaître.

Guerre civile russeOn remarque sur cette carte les zones d’interventions étrangères, étrangement situées en Crimée, dans le bassin de Donetsk (riches en matières première), les zones pétrolifères de Bakou et l’intervention au nord dans les zones riches en minerai de Finlande !

La réalité est que ce que voulaient les impérialistes prédateurs européens, c’était se partager la Russie et ses toutes nouvelles ressources découvertes (pétrole, charbon, mines, métaux, etc…) bien supérieures à celles disponibles par ailleurs dans les pays d’Europe et d’Amérique. Le tout en continuant la guerre contre l’Allemagne ! Ainsi sans révolution bolchévique il n’y aurait probablement pas eu de paix. Mais il suffit de voir le lieu des interventions étrangères pour comprendre leur double intérêt anti-bolchévique : reprendre le contrôle de leurs marchés et de leurs investissements, ainsi que des ressources stratégiques que jusque là le Tsar leur offrait généreusement (la Russie tsariste n’ayant été qu’un régime compradore et colonisé d’un point de vue économique, ce que semble oublier de « préciser » Sutton lorsqu’il parle d’ouverture des marchés Russes à l’étranger lors de la NEP).
On voit donc bien que les intérêts de l’Allemagne et des Etats-Unis étaient fondamentalement opposés sur toute la ligne. Accuser donc les bolcheviques d’avoir été aidés simultanément par les Etats-Unis et l’Allemagne est donc une bêtise sans fondement. On a au contraire toutes les preuves que les Etats-Unis n’ont aidé que les traîtres comme Trotsky, et bien plus ont développé des moyens gigantesques pour lutter contre le bolchevisme. Tandis que l’Allemagne a vu en Lénine et les bolcheviques l’occasion de faire une paix séparée avec la Russie et les a effectivement aidé (train spécial donné par l’Allemagne pour aller vers la Russie en passant par la Finlande que Lénine a pris pour revenir au moment de la révolution).
Bien plus, les soviétiques ont cherché à ne pas se mettre les Etats-Unis comme ennemi en faisant des gestes de bonne volonté, notamment en retirant le matériel russe du front oriental pour éviter qu’il ne tombe entre les mains des allemands. Les bolcheviques n’ont jamais eu intérêt à la guerre, ont par tous les moyens trouvé une solution à la guerre mondiale. Or très rapidement les télégrammes envoyés aux ambassadeurs américains par Washington comprenaient ce genre de message : « suspendre toutes communications directes avec le gouvernement bolchévik ».

Wladiwostok_Parade_1918Les armées interventionnistes défilant à Vladivostok en 1918 (américains, français, britanniques, japonais). En tout c’est 165 000 soldats qui ont été envoyés en Russie.

Les américains n’ont pas hésité à financer à coup de millions de la propagande pro-Kornilov (blancs) de façon à persuader le peuple qu’il fallait continuer la guerre contre l’Allemagne et ne pas se joindre aux bolcheviks.
Par la suite, constatant que les peuples occidentaux ne voulaient plus d’une guerre et ne les soutenaient pas contre la Russie bolchevique, ils ont été obligés de tout miser sur la Pologne pour faire barrage à l’Armée rouge se dirigeant vers l’Europe (peu de temps après les insurrections spartakistes en Allemagne et les grèves/mutineries en France et en Angleterre), les Etats-Unis et l’Entente ont décidé en novembre 1918 de signer une paix avec l’Allemagne, de miser sur la police de chacun des pays d’Europe pour contrer le « péril rouge », on pouvait ainsi voir défiler en Europe (surtout dans les pays « démocratiques ») à cette époque des milices chargées de réprimer les risques de contagion révolutionnaires. Après la paix humiliante contre l’Allemagne (permettant aux rapaces Français, Anglais et Américains de compenser leurs pertes en Russie par le pillage de l’Allemagne), un soutien très important a été donné à la Pologne, permettant à ce petit pays de tenir un front contre l’Armée rouge. Partout ils se sont appuyés sur les oppositions quelles qu’elles soient aux bolchéviques : armées noires de paysans, nationalistes issus de la révolution de février, blancs, polonais, aide financière des millionnaires russes exilés, etc… Mais dès la fin de l’année 1921, les bolchéviques ont gagné sur presque tous les fronts.

Le chef de l’état major anglais, Henry Wilson déclarait en 1919 : « Les difficultés que l’Entente a rencontrées pour exprimer sa politique à l’égard de la Russie ont été en fait insurmontables, puisque dans aucun des pays alliés, il y a eu une opinion publique suffisante pour justifier l’intervention contre les bolchéviks sur une échelle décisive ; ce qui a eu pour résultat inévitable que les opérations militaires ont manqué de cohésion et d’objectif », cependant l’élite capitaliste était déterminé à détruire le bolchevisme, Churchill disait à cette époque que « le bolchevisme doit être étranglé dans son berceau ». On l’oublie souvent mais les impérialistes ont mis en place un blocus contre la Russie dès 1918 et n’a été enlevé que bien des années après la fin de la guerre civile.

Herbert Hoover (qui a d’ailleurs inspiré la fondation Hoover pour laquelle travaillait Sutton), déclarait quant à lui : « Toute la politique américaine après l’armistice a consisté à contribuer à ce qui pourrait empêcher l’Europe d’aller au bolchévisme ou d’être envahie par ses armées » dans une lettre à Oswald Villard, du 17 août 1921. Lui-même qui disait que le bolchevisme était « pire qu’une maladie ». En effet, la plupart des pays de l’Entente comptait parmi ses capitalistes nombreux qui avaient réalisé des investissements en Russie et que la révolution avait exproprié, leurs idées anti-communistes n’avaient donc rien d’extraordinaires ou d’insensées mais étaient matériellement justifiées assez simplement. Encore une fois, Sutton semble oublier d’expliciter les liens entre le grand capital mondial et la Russie tsariste qui n’était qu’un régime semi-féodale semi-colonial compradore au service d’une bourgeoisie mondiale dominante (emprunts russes, investissements, anglais français puis américains (moins d’investissements américains certes), etc…).

III) Le « grand capital », la NEP

Parmi les accusations proférées par les « complotistes », on trouve celle du financement de l’Union Soviétique par le grand capital américain, des banques privées d’affaire ayant fait des prêts à l’URSS et ayant continué d’exploiter les ressources Russes après la guerre. Or, si certains faits mentionnés par Sutton sont exacts, de nombreux éléments ne sont pas cités, et d’autres sont carrément inventés pour combler les trous de sa thèse, comme le financement via une banque finlandaise de l’URSS et la « Ruskombank ».

Pour comprendre ce qu’il s’est réellement passer, on doit commencer par cette incroyable affaire de « famine » et d’aide à la Russie en 1922, voilà ce qui peut résumer les archives du département américain de l’époque :
« L’activité d’Herbert Hoover, en tant qu’administrateur du Secours alimentaire pendant la durée de la guerre civile en Russie, se résume en l’aide apportée aux Armées russes-blanches tandis qu’il la refusait aux Soviets. Des centaines de personnes moururent de faim dans les régions soviétiques. Quand devant la pression de l’opinion publique , américaine, Hoover dut enfin s’incliner et envoyer un peu de ravitaillement en Russie soviétique, il continua, selon le rapport d’un fonctionnaire du Secours du Nord-Est publié par le New-York World en avril 1922 a « faire obstacle au collectage de fonds pour la Russie menacée de famine ». En février 1922, alors qu’Hoover était secrétaire au commerce, le New-York Globe écrivait : « Les bureaucrates du Département de la justice, du Département d’Etat et du Département du Commerce, dans un but publicitaire, poursuivent une guerre privée contre le gouvernement bolchéviste… La propagande de Washington grandit et dans des proportions menaçantes… MM. Hughes, Hoover et Dougherty feront bien de nettoyer leur maison avant que la colère publique atteigne un degré trop haut. Le peuple américain ne supportera pas longtemps une bureaucratie orgueilleuse qui pour de méprisables objectifs qui lui sont personnels laisse mourir des millions d’innocents. »  »

Nul besoin de s’étonner ensuite au passage que les « millions de mort » de ces famines aient été attribué aux bolcheviques, alors que les premiers responsables de cette famine (datant de la guerre, époque où les bolcheviques n’était pas au pouvoir…) étaient les rapaces impérialistes eux-mêmes, et également le pouvoir tsariste incapable d’organiser la production et la distribution entre l’arrière et le front et dont la guerre a de toute façon causé de telles ravages que la situation héritée par les bolcheviques a été désastreuse, sans compter le fait qu’en 1922, c’était 7 années de guerre qu’avaient hérité les bolcheviques, avec toutes les conséquences les plus évidentes que cela suppose, certains estiment que de 1914 à 1921, il y aurait eu pas moins de 19 millions de morts en Russie, l’essentiel étant du à la Première guerre mondiale, aux famines causées par celles-ci et entretenues par la guerre civile imposée et impulsée par les armées blanches financés par l’Entente. De quoi contribuer à remettre en question dès le début au passage la version officielle des « 100 millions de morts » du communisme.
Ainsi la prétendue aide américaine ne représente que peu de chose en comparaison des dégâts immense causés par ces mêmes qui prétendaient donner de l’aide. Ensuite concernant les prêts accordés à la Russie soviétique par des banques américaines, elles sont probablement bien réelles, mais totalement sorties de leur contexte par Sutton. En effet comme expliqué précédemment, l’Entente n’avait plus aucun soutien d’aucun peuple pour une guerre mondiale, la virulence contre la guerre les a obligé à retarder leurs plans. Comme par exemple le plan Hoffmann prévoyant de renverser l’Etat soviétique qui a failli être appliqué en 1929 et qui sera repris dans l’idée et dans les faits par les nazis contre l’Union Soviétique.

Qui plus est, les pays de l’Entente avaient des liens non seulement d’investissement en Russie tsariste, mais en plus des liens bancaires et des prêts, ce qui explique qu’il n’aient rien lâché, notamment le fameux « emprunt russe » contracté par la Russie tsariste aux pays de la future Entente bien avant la révolution, mais encore des exploitations forestières, des mines, achetées par des investisseurs étrangers sous l’époque tsariste, etc… Tout l’argent perdu a du être compensé, d’autant que la situation de crise du capitalisme (qui a poussé à la Première guerre mondiale) était sur le point de se ré-ouvrir, car si la Russie sortait du marché mondial (dans lequel elle était jusque là contrairement à ce qu’affirme in fine Sutton), alors une situation de crise terrible aurait frappé le monde capitaliste, les poussant beaucoup plus rapidement au fascisme et à la guerre contre l’Union Soviétique.
Quant aux soviétiques qui avaient besoin de reconstruire, ils ont commencé en 1921 la NEP, ne pouvant faire émerger le socialisme immédiatement (en effet on efface difficilement des destructions énormes et 19 millions de morts, un épuisement terrible du peuple), cette NEP a ramené en 1928 le niveau de production de 1913. Elle consistait à laisser une certaine libéralisation dans la production surtout agricole, à laisser l’importation de capitaux étrangers en échange de quoi, les pays capitalistes ne pouvant plus faire la guerre obtenaient en revanche une partie des ressources tant convoitées. Sutton n’invente donc rien avec la « l’usine Ford de Gorki » où les capitaux étrangers en Russie, mais en échange de transferts technologiques en effet. Lénine expliquait très bien cette situation qui n’a rien d’un grand complot ou d’un secret dissimulé :

« A présent, les banquiers capitalistes nous proposent de deux côtés un emprunt de cent millions. Naturellement, ce capital exigera des intérêts exorbitants. Mais jusqu’à présent, ils n’en avaient pas parlé du tout ; jusqu’à présent ils nous disaient : «Je vais te tuer et je prendrai gratis. » A l’heure actuelle, comme ils ne peuvent pas nous tuer, ils sont prêts à commercer. Maintenant, le traité de commerce avec l’Amérique et l’Angleterre est, pourrait-on dire, en bonne voie ; de même pour les concessions. Hier, j’ai reçu une lettre de Mr Vanderlip qui est ici, et qui, outre nombreuses réclamations, nous communique plusieurs plans relatifs aux concessions et à l’emprunt; représentant du capital financier le plus affairiste, il est lié aux Etats occidentaux d’Amérique du Nord, plus hostiles au Japon. De sorte que la possibilité économique existe de nous procurer des marchandises. Comment nous y prendrons-nous ? C’est une autre question, mais une certaine possibilité existe.
Je le répète, des relations économiques de ce genre qui, au sommet, ressemblent à une alliance avec le capitalisme étranger, permettront au pouvoir prolétarien de procéder à la base à des échanges libres avec les paysans (NEP). Je sais – j’en ai déjà parlé -, cela a fait l’objet de certaines railleries. Il existe à Moscou toute une couche d’intellectuels et de bureaucrates qui cherche à façonner l’«opinion publique». Et de se divertir : « Voyez un peu comment il se présente, ce communisme ! On dirait un homme avec des béquilles, tout le visage couvert de pansements; il ne reste plus du communisme qu’une image énigmatique.» J’en ai suffisamment entendu, de ces plaisanteries, mais elles sont soit bureaucratiques, soit peu sérieuses ! La Russie est sortie de la guerre assez semblable à un homme à moitié mort sous les coups : on lui a tapé dessus pendant sept ans, encore heureux qu’il marche avec des béquilles ! Voilà où nous en sommes ! S’imaginer pouvoir nous en sortir sans béquilles, c’est ne rien comprendre ! Tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays, il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir ; nous sacrifierons sans regret des centaines de millions, voire des milliards de nos incalculables richesses, de nos abondantes sources de matières premières pour bénéficier de l’aide du gros capitalisme évolué. Tout cela, nous le récupérerons largement. Il est impossible de maintenir le pouvoir prolétarien dans un pays incroyablement ruiné, où les paysans sont en immense majorité et ruinés eux aussi, sans l’aide du capital qui nous arrachera, bien sûr, des intérêts exorbitants. Il faut le comprendre. Par conséquent : ou bien des relations économiques de cette espèce, ou rien du tout. Poser la question autrement, c’est absolument ne rien comprendre à l’économie pratique et se tirer d’affaire avec des astuces. Il faut reconnaître des faits comme le surmenage et l’épuisement des masses. Songez aux conséquences de sept années de guerre, quand quatre années de guerre se font encore sentir dans les pays avancés ! » [4]

On comprend mieux la fameuse citation de Lénine faite par Sutton : « Il est impossible de maintenir le pouvoir prolétarien […] sans l’aide du capital qui nous arrachera, bien sûr, des intérêts exorbitants. » Qui est en fait une citation tronquée (j’ai rajouté les « […] » là où c’était nécessaire), et en plus totalement sortie de son contexte et de l’explication de la démonstration de Lénine. Donc dire que les bolcheviques ont été « financés » par Wall Street est une grossière erreur, les banques américaines avaient tout autant besoin d’exporter leur capital que la Russie de la NEP avait besoin de se reconstruire et d’en finir avec la guerre. Si les banques américaines n’avaient pas pu exporter leurs capitaux, elles auraient fini par être victimes d’une crise dont on a pas idée. Donc le rapport de force n’est pas du tout celui que laisse penser Sutton, il s’agissait d’un échange d’égal à égal. D’ailleurs en partant de ce constat, on ne peut que faire le lien entre la fin de la NEP en 1929 et la grande dépression américaine débutée par le crash d’octobre 1929 qui a eu pour conséquence également de ruiner les autres investissements faits par les banques américaines (à savoir sur le cadavre de l’Allemagne du traité de Versailles).
Et voilà au passage ce que Lénine a expliqué sur le rôle des puissances étrangères vis à vis de la révolution bolchéviques, de la NEP, etc…

« La petite et la toute petite paysannerie, surtout sous la NEP, reste, par nécessité économique, à un niveau de productivité du travail extrêmement bas. Au demeurant, la situation internationale fait que la Russie est aujourd’hui rejetée en arrière ; que dans l’ensemble la productivité du travail national est maintenant sensiblement moins élevée chez nous qu’avant la guerre. Les puissances capitalistes de l’Europe occidentale, partie sciemment, partie spontanément, ont fait tout leur possible pour nous rejeter en arrière, pour profiter de la guerre civile en Russie en vue de ruiner au maximum notre pays. Précisément une telle issue à la guerre impérialiste leur apparaissait, bien entendu, comme offrant des avantages sensibles ; si nous ne renversons pas le régime révolutionnaire en Russie, nous entraverons du moins son évolution vers le socialisme, voilà à peu près comment ces puissances raisonnaient, et de leur point de vue, elles ne pouvaient raisonner autrement. En fin de compte elles ont accompli leur tâche à moitié. Elles n’ont pas renversé le nouveau régime instauré par la révolution, mais elles ne lui ont pas permis non plus de faire aussitôt un pas en avant tel qu’il eût justifié les prévisions des socialistes, qui leur eût permis de développer à une cadence extrêmement rapide les forces productives ; de développer toutes les possibilités dont l’ensemble eût formé le socialisme ; de montrer à tous et à chacun nettement, de toute évidence, que le socialisme implique des forces immenses et que l’humanité est passée maintenant à un stade de développement nouveau, qui comporte des perspectives extraordinairement brillantes. »

Enfin, il suffit de voir la direction prise par l’Union Soviétique à partir de 1929 et des plans quinquennaux de collectivisation, de nationalisations et d’industrialisation pour comprendre que tout cela ne s’était certainement pas fait dans l’intérêt et par la volonté des banques de Wall Street, bien au contraire ! Sous la direction de Staline, l’économie soviétique s’est transformée de façon radicale et socialiste, les investissements étrangers ont été expropriés, les « Nepmens » et les koulaks ont été expropriés également, dès les années 30 l’économie soviétique se développait sans capital étranger et en 1950 le commerce extérieur représentait moins d’1% du budget d’Etat, le Congrès avait même fait passer des lois interdisant l’exportation de technologies en URSS. Tout cela allant fondamentalement contre l’intérêt des puissances impérialistes quelles qu’elles soient, et expliquant leur volonté d’en finir au plus vite avec le bolchevisme, leur soutien au nazisme, que Sutton n’a pas manqué de montrer mais qu’il limite à « Wall Street », alors que l’anti-bolchevisme a été financé dès la révolution d’octobre par les américains via un soutien aux armées de Kornilov et une propagande financée par l’ambassade américaine ! Effectivement si comme Sutton on tronque les faits, on les mélange et on les remets dans un certain ordre, alors on peut falsifier l’histoire comme il s’est plu à le faire, pour servir d’ailleurs des intérêts peu avouables.

IV) Sutton, Hoover, Rockefeller…

220px-AntonysuttonAntony Cyril Sutton

Terminons avec ce Sutton, qui prétend donner des leçons à l’histoire officielle et non-officielle. Sutton a travaillé à la Hoover Institution, qui est un think tank conservateur américain d’étude sur la révolution bolchevique, financée dès le début par… la fondation Rockefeller ! Institution « Hoover » qui porte le nom de celui qui disait que « le bolchevisme est pire qu’une maladie » et qui a activement en son temps soutenu les contre-révolutionnaires. Voyons un peu qui a appartenu à ce think tank : Ronald Reagan, Margaret Thatcher, etc… Qu’on ne s’étonne pas si ce think tank est à ce point adulé par les néo-conservateurs et les libertariens américains, et que certains de ses membres aient été de l’administration du président Bush !
En effet, bien qu’il se soit présenté comme persécuté, en réalité Sutton a eu le droit à une large publicité grâce à ce think tank néoconservateur. En effet quel est le fond de cette idéologie ? Elle fait partie de l’idéologie libérale qui consiste à mettre sur un pied d’égalité communisme et nazisme, l’oeuvre de Sutton se décompose en trois parties dont les deux premières sont sur le financement prétendu des communistes et des nazis par Wall Street. (le financement des nazis ne venait pourtant pas que de Wall Street, un autre article sera plus approprié pour développer cet aspect). Ainsi dans l’idéologie libérale classique, les « méchants » totalitaires, communistes et nazis sont placés sur un pied d’égalité. La thèse de Sutton va également dans ce sens, à ceci près qu’elle accuse les banques américaines d’être derrière un « complot » qui aurait créé de toute pièce ces régimes « totalitaires ». Inutile alors d’expliquer pourquoi ces « travaux » sont repris par les libertariens américains et leurs hordes petites-bourgeoises qui voient dans toutes les manipulations (avérées ou inventées) la main d’un empire unique et tout puissant qui aurait dominé de façon unique à travers l’histoire des siècles derniers.

Citons par exemple le « dissident » Alex Jones très connu aux Etats-Unis, proche des libertariens et du candidat Ron Paul, et qui reprend les thèses de Sutton ce qui est surprenant pour quelqu’un qui prétend combattre les néo-conservateurs !

about_alex1Alex Jones

Ou encore Pierre Hillard en France, proche des organisations d’Alain Soral et développant une pensée particulière proche de Sutton et inspirée par Sutton, mais également proche de la vision pétainiste. Y ajoutant sa vision religieuse et métaphysique du « nouvel ordre mondial » et du « mondialisme ». Selon lui par exemple les américains auraient financé la révolution bolchévique en ayant prévu l’effondrement de 1991 et la suprématie d’un « nouvel ordre mondial ». Cette vision fantasmée, qu’on retrouve aussi chez « Le libre penseur », aussi proche des associations d’Alain Soral, soutient cette vision du monde.
Bien sur, au regard des preuves et des citations nombreuses apportées dans cet article, on ne peut pas continuer d’affirmer sans réfléchir les mensonges colportés par ces « complotistes ». Bien sur le fait est que ces théories trouvent un certain écho sur internet, mais la position des communistes vis à vis de ces théories est sans équivoque. D’autant que nous devons considérer les faits et rien que les faits, ce que ne font pas en réalité ces personnes qui tronquent, mélangent… pour asseoir leur vision du monde anti-scientifique et métaphysique, mais surtout anti-communiste ! Et il suffit de voir qu’en dernière instance ces personnes se rangeront toujours du côté de la bourgeoisie, du pouvoir des banques, de la réaction et du fascisme…

Dans le prochain article de ce dossier : Le siècle, Bilderberg, franc-maçonnerie et communauté juive : la position des communistes.

Notes :

[1] : Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes (1914), Œuvres choisies, Tome I, Moscou, 1948, Édition numérique, p. 322
[2] : Staline, Werke 10, Rede 23 Oktober 1927, Dietz-Verlag, 1950, p.152. Voir aussi : Gérard Walter, Lénine, éd. Albin Michel, 1971, p.472
[3] : Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), chapitre 4
[4] : Xe CONGRÈS DU P.C. (b)R., RAPPORT SUR LA SUBSTITUTION DE L’IMPÔT EN NATURE AUX RÉQUISITIONS, 15 mars 1921

Rédigé par Jango

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