Les ouvriers et les nazis

Quels sont les liens entre la classe ouvrière et le parti nazi ? Au-delà des mystifications des apologistes ouverts de l’Allemagne nazie comme Alain Soral, la réalité est toute autre.

Sur le mythe du passage de la « base ouvrière » du Parti communiste (KPD) au NSDAP, l’échec des NSBO (Organisations nationales-socialistes d’entreprises) est suffisamment représentatif de la situation réelle ; lors des élections aux conseils d’entreprises de printemps 1933, alors que le NSDAP s’installait au pouvoir, les nazis n’ont reçu que 11% des voix alors que les communistes ne cessaient de progresser. Malgré leur discours « socialisant » dirigé contre la classe ouvrière, seule une petite partie de celle-ci, la plus arriérée, s’est fait avoir. Les ouvriers étaient le seul groupe social dont le pourcentage de membres du NSDAP était inférieur à son pourcentage dans la population totale.

En privé les responsables nazis ne cachaient pas leur intention réelle, leur haine profonde des ouvriers. Les « Directives confidentielles pour l’accomplissement de notre lutte dans l’année décisive 1932 contre le marxisme d’entreprise » insistent sur le fait que les NSBO sont moins un véritable syndicat qu’un outil pour repérer leurs ennemis, et qu’elles n’accorderont aucun soutien financier aux grévistes. On y lit que :

« La tâche la plus noble des nationaux-socialistes dans les usines est la lutte pour notre mouvement et pour l’anéantissement de l’ennemi. Quelle que soit la forme sous laquelle l’ennemi vient à nous ― qu’il s’agisse du KPD, du RGO [le syndicat communiste] ou des syndicats sociaux-démocrates et chrétiens semi-marxistes qui sont à leur remorque ― notre combat concernent toutes ces formations […] chaque national-socialiste est en outre obligé d’établir l’identité de chaque délégué marxiste dans l’entreprise, indépendamment de sa nuance, et de fournir son adresse exacte. Chaque fois qu’il est possible, il doit essayer d’obtenir une photographie de ces personnes […] Si le patron est membre de notre parti, il a le droit d’être constamment mis au courant. […] Il est aussi important de signaler à Messieurs nos camarades patrons que, face à d’éventuelles baisses indispensables des salaires, le personnel national-socialiste montrera une toute autre compréhension de la situation économique qu’un personnel excité par les marxistes. » [1]

Après la prise du pouvoir par les nazis, tout a changé. Dès avril 1933, Rudolf Hess avait interdit toute manifestation de la NSBO contre une entreprise privée, firme industrielle ou banque, sans autorisation du parti. Peu après le droit de grève avait été interdit, tous les syndicats furent mis hors-la-loi. Seul subsistait le syndicat nazi Front du travail, chargé de relayer la propagande et la manipulation gouvernementales en direction des ouvriers, et notamment essayer de leur faire croire qu’il est dans leur intérêt de s’allier avec le patronat (!).

dafAffiche du Front du travail, 1933
« Hier comme aujourd’hui nous restons camarades ».

Léon Dion écrit : « Privés du droit de grève, incapables de faire valoir leurs revendications, les travailleurs furent soumis à une dure exploitation. L’État marque lui-même le degré de cette exploitation en fixant les échelles de salaires par décret. De façon concrète, les salaires étaient fixés non pas par des contrats collectifs mais par des contrats individuels établis par les patrons obligés de tenir compte de l’échelle officielle des salaires et de l’avis du Préfet du travail dont la principale fonction était d’empêcher les hausses de salaires, c’est-à-dire de prévenir la concurrence patronale dans un marché où la demande excédait l’offre. En 1938, le taux moyen des salaires horaires industriels se trouvait de 18 % inférieur au taux de 1929 et de seulement 9 % au-dessus de celui de 1932. En dépit d’une augmentation du nombre de travailleurs de près de trois millions par rapport à 1929 et de l’allongement de la journée de travail, le montant global des salaires, en 1938, demeurait encore inférieur à celui de 1929. Et, par rapport à 1932, en tenant compte d’une augmentation de 5% dans l’indice du coût de la vie, le revenu total réel des salariés n’avait augmenté, en 1928, que de 20 % alors que pendant la même période les profits s’étaient accrus de 127 %. » [2]

Tout cela est en parfait accord avec la position d’un dirigeant nazi comme Werner Best lorsqu’il affirme : « Nous reconnaissons la lutte des classes, mais la lutte des classes par « en haut », menée par les maîtres contre la masse insurgée. » [3]

Goering déclare dans un discours : « Nous devons aujourd’hui travailler double pour tirer le Reich de la décadence, de l’impuissance, de la honte et de la misère. Huit heures par jour ne suffisent pas » [4]. Le temps de travail est allongé jusqu’à 10 heures et plus sans contrepartie salariale réelle, les conditions de travail s’étaient fortement dégradés sans que la richesse supplémentaire produite par les travailleurs ne revienne à la classe ouvrière, dans le même temps les profits privés étaient exorbitants mais les « nationaux-socialistes » ne permettaient à personne de les toucher car ils étaient la « récompense des héros ».

Après la répression sauvage des partis dans lesquels les ouvriers se sentaient le plus représentés (KPD, SDP…), à la veille de la guerre la classe ouvrière était profondément démoralisée et ne voyait pas d’alternative mais elle n’a jamais été enthousiasmé par les délires « nationaux-socialistes », comme l’écrit Ian Kershaw : « Réprimés par la terreur nazie, les ouvriers allemands étaient démoralisés et sans espoir bien clair en 1939. Ils étaient résignés, non rebelles. Quel que soit le parti pris des rapports du SODAPE, la conclusion paraît incontournable : si la classe ouvrière n’avait pas été convertie au nazisme, elle était bel et bien neutralisée en tant que force politique ». [5]

Les conditions de travail s’aggravent encore pendant la Seconde guerre mondiale, la résistance ouvrière s’organise alors par un travail lent voir des sabotages, surtout dans l’industrie de l’armement, et par des grèves. Le gouvernement allemand avait, par exemple, reconnu qu’au premier semestre 1944 il y avait eu 200 000 grévistes en Allemagne, et cela au beau milieu d’une ambiance de terreur policière inouïe. [6]

Notes : 

[1] : T. Derbent, La résistance communiste allemande, édition numérique, p. 23
[2] : Léon Dion, La révolution allemande au XX° siècle, t. II, 1954, pp. 315-316
[3] : Cité par Dion, op. cit, p. 322
[4] : (Extraits du livre de Daniel Guérin, Fascisme et grand capital (1936), publiés par Matière et révolution)
[5] : Ian Kershaw, L’opinion allemande sous le nazisme, édition CNRS, 1995
[6] : T. Derbent, La résistance communiste allemande, édition numérique, p. 13

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Un commentaire pour Les ouvriers et les nazis

  1. Jango dit :

    J’ajouterai deux choses à cet excellent article :

    Premièrement la démoralisation des ouvriers venait aussi en grande partie des trahisons des « sociaux-démocrates » qui depuis 1918 n’avaient fait que trahir et planter des couteaux dans le dos à la classe ouvrière. Notamment au moment de l’insurrection spartakiste.

    Deuxièmement il est intéressant de remarquer que la bourgeoisie « libérale » classique a ensuite récupéré le mythe de la nazification ouvrière pour assimiler nazisme et communisme, en en faisant une seule et même chose « totalitaire ». Bien sur comme le montre très bien ton article la réalité était tout autre. Le NSDAP n’a jamais que servi les intérêt de la bourgeoisie allemande, et a rendu de grands service aux autres rapaces impérialistes.

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