L’économie planifiée et l’informatique

Certes, la maîtrise de l’économie pour un planificateur, comme la maîtrise de n’importe quelle technique pour un ingénieur, n’est pas une tâche simpliste, mais ceux qui osent se réclamer du socialisme et qui rejettent la planification centralisée ne sont que des défaitistes qui baissent les bras au moindre effort et qui par là sont prêts à accepter n’importe quel compromis avec la bourgeoisie et son idéologie.

L’informatique est devenu un élément central et naturel dans la planification. Elle contribue à montrer toute l’actualité de l’économie planifiée, l’information circulerait de manière instantanée, fluide et symétrique entre les différentes unités de production et l’organe de planification, avec la possibilité de connaître au jour le jour le bon déroulement du plan… sans parler des simulations informatiques et des divers procédures mathématiques nécessaires réalisées à une vitesse inimaginable quelques décennies auparavant.

Dans les années 1990 deux universitaires britanniques, Paul Cockshott et Allin Cottrell, un économiste et un spécialiste en informatique, ont montré mathématiquement la viabilité et la supériorité d’une économie centralisée, notamment dans leur ouvrage commun Towards a new socialism (Nottingham, 1993).

On disait autrefois que le calcul central des valeur-travail de toute une économie serait possible que pour le monde de Robinson Crusoé… Aujourd’hui, nous disent les deux auteurs cités, cela serait tout-à-fait faisable grâce à l’informatique moderne. Dans leur livre cité ils ont calculé que la recherche d’une solution en valeur-travail pour 10 millions de produits avec la solution gaussienne, la méthode classique pour résoudre des équations qui calcule la solution exacte, serait beaucoup trop longue. Mais si on prend compte de l’ « éparpillement » de la matrice (compte tenu de la proportion élevée d’entrées zéro) le problème devient plus maniable, l’on peut simplifier davantage en utilisant les techniques itératives et des approximations successives, la répétition du processus rendra les solutions de plus en plus précises jusqu’à obtenir une précision souhaitée. Avec celle-ci le temps de calcul serait réduite à à peine quelques minutes (avec des super-ordinateurs des années 1990) [1]. Ainsi, « avec les ordinateurs modernes, on peut envisager de calculer une liste de valeurs-travail quotidiennement et de préparer un plan de perspective chaque semaine. C’est en quelque sorte plus rapide que ce qu’une économie de marché peut réaliser » [2].

On utilise la même méthode pour résoudre les équations simultanées que nécessite la coordination de l’ensemble des inputs et des outputs de l’économie selon les objectifs de production et l’écoulement des divers produits. Selon les calculs des deux auteurs en 1993, sur 10 millions de produits, les calculs nécessaires peuvent être faits en un quart d’heure avec un superordinateur ayant une vitesse de 10 milliards d’opérations par seconde [3].

Aujourd’hui les superordinateurs sont encore plus puissants : « Nous nous rapprochons de la simulation du monde réel… La latence des calculs est si faible que, à toutes fins pratiques, il est en temps réel » disait Bijan Davari, vice-président d’IBM pour les systèmes informatiques de la prochaine génération, en 2008 après la mise sur pied d’un nouveau superordinateur capable de procéder à un million de milliards (un billion) de calculs par seconde [4] ! De nos jours la capacité de traitement des ordinateurs double tous les 18 mois. Cela surpasse de manière extrêmement large les capacités techniques de l’époque soviétique. Grâce au système informatique moderne un plan optimal, ou du moins un plan correct et détaillé, peut désormais être réalisé en un rien de temps.

crise-du-capitalisme

Les auteurs de Classical econophysics, parmi lesquels Cockshott et Cottrell, ont montré que le coût de communications, la fluidité et la rapidité d’une économie centralisée sont supérieurs à l’économie de marché : « Ici la question de savoir s’il faut centraliser l’information est très pertinente. Il est une propriété fondamentale de l’univers qu’aucune partie de celui-ci ne peut affecter une autre en moins de temps qu’il n’en faut à la lumière pour se propager entre elles. Supposons que l’on avait toutes les informations nécessaires réparties autour d’un réseau d’ordinateurs à travers le pays. Assumons que n’importe lequel pourrait envoyer un message à n’importe quel autre. Supposons que ce réseau soit désormais chargé de simuler les états possibles de l’économie afin de rechercher des optimums. L’évolution d’un état simulé à un autre pourrait procéder aussi rapidement que les ordinateurs pourraient échanger des informations concernant leur propre état actuel. Étant donné que les signaux électroniques entre eux se déplacent à la vitesse de la lumière cela serait beaucoup plus rapide que ce que peut réaliser l’économie réelle. Mais la vitesse de l’évolution sera beaucoup plus rapide si nous mettons tous les ordinateurs en étroite proximité les uns des autres [5] ».

La grande vitesse de conceptualisation d’un plan correct et détaillé fournit une justification supplémentaire à ce que les planificateurs fasse plusieurs plans et qu’ils les soumettent au vote de la population par référendum pour que celle-ci garde un contrôle sur son destin.

Il est vrai que les soviétiques avaient tenté de créer une économie planifiée par ordinateurs à partir du début des années 1960 et qu’ils ont échoué, mais il est facile de l’expliquer ; le manque de moyens techniques consacrés (ils ont reçu leur premier ordinateur en 1967) et ce n’est que vers le milieu des années 1980 que les ordinateurs ne devenaient vraiment aptes à servir la planification.

Le soviétologue Alec Nove pensait qu’une économie planifiée serait impossible du fait d’un trop grand nombre de produits alors que le planificateur ne pourrait pas tous les contrôler précisément, « dans un modèle fondamentalement sans marché le centre doit savoir ce qu’il faut faire » alors qu’il « ne peut pas le faire dans le détail micro ». [6] Alec Nove a raison sur un point ; il y a évidemment beaucoup de produits dans l’économie, dans l’URSS des années 1980 il y en avait une douzaine de millions, mais il faudrait déjà prendre en compte le grand nombre de matières premières et de consommations productives et les différents types de biens d’un seul produit pour arriver à une estimation raisonnable de la question, en réalité un être humain n’achètera sans doute pas plus de quelques milliers de produits différents dans toute sa vie. En bref, cette critique qui date de plusieurs décennies n’a plus cours aujourd’hui ; le centre a effectivement désormais la capacité de disposer, en temps réel, de toutes les informations nécessaires et de coordonner tous les inputs et outputs de l’économie. Pour employer une métaphore, la planification informatique centrale est comme avoir toujours son téléphone décroché pour vérifier si quelqu’un appelle, c’est la scrutation, au lieu d’attendre que le téléphone sonne. Plus les compétences de planification sont centralisées, plus la planification est efficace.

Ceux qui prétendent que la planification centralisée devient impossible lorsqu’une société se développe de plus en plus ne se rendent pas compte que les moyens de planification se développent en parallèle de manière infiniment plus rapide !

Notes :

[1] : Cottrell et Cockshott, Towards a new socialism, 1993, éd. numérique, p. 50
[2] : Economic planning, computers and labor values, 1999, p. 7, disponible ici
[3] : Towards a new socialism, op. cit, p. 78)
[4] : BBC News, Supercomputer sets petaflop pace, 9 juin 2008
[5] : Classical econophysics, 2009, édition Routledge, p. 229-230
[6] : Alec Nove, The soviet economic system, Londres, 1977, p. 86

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